Nathalie SKOWRONEK, La voix des Saules, Grasset, 2024, 176 p., 17,10 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 978–2‑246–83580‑6
« Les Saules, centre de jour pour adultes en difficulté psychiatrique, est à la recherche d’un(e) écrivain(e) pour animer deux heures par semaine un atelier d’écriture […] Il ne s’agit pas d’animer un atelier au sens de faire écrire, avec autant de talent que ce soit, mais plutôt d’incarner sa propre place d’artiste, et de transmettre la question de la création et de ses enjeux. » Tel est le message qui est adressé à la narratrice-autrice Nathalie Skowronek via une respectable librairie bruxelloise. Cette requête la fait doucement sourire : une institution littéraire qui a toujours tu ses parutions lui transmet un courriel concernant une activité qu’elle ignore, n’ayant jamais ni suivi ni animé d’atelier d’écriture. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, elle qui se trouve en fragilité et en inquiétude à ce moment-là (comme à d’autres) de sa vie, accepte la proposition. Une réaction surprenant pour celle qui « préfèr[e] renoncer que risquer, garder la main plutôt que [s’] exposer ».
Quelques semaines plus tard, après avoir préparé avec sérieux son sujet, Skowronek pousse les portes des Saules, un centre « s’inscri[van]t dans le courant de la déshospitalisation psychiatrique » et proposant à des patient(e)s volontaires un suivi en horaire de jour et des alternatives de soins. Concrètement, en contrepartie d’un engagement ferme de leur part (qui se traduit notamment dans l’obligation de participer à des ateliers d’expression artistique, de mener des séances de psychothérapie, de se faire accompagner par un(e) assistant(e) social(e), etc.), les personnes souffrant de troubles psy bénéficient d’un lieu de transition et de récupération au sein d’une communauté bienveillante dans laquelle elles s’inscrivent en synergie pendant un temps déterminé (souvent encore trop long). C’est dans ces murs que la narratrice-autrice rencontre le groupe avec qui elle travaillera pendant cinq ans. Bien entendu, les individus fluctueront, tant dans leur configuration que dans leur état, mais un noyau se créera autour de Pierrot, Suzanne, Jimmy, Clémence, Basile, Josée, Théo, Julia, Lina et Mathias.
Avec eux, Skowronek avancera finalement à l’instinct, se dépouillant peu à peu de ses faux-semblants, sous l’égide d’artistes (Modiano, Melville, Stevenson, Woolf, Beckett, Camus, Ionesco, Perec, Blixen, Foujita, Matisse, pour ne citer qu’eux) qui l’aideront à explorer les potentialités de la création littéraire. Dans la lignée oulipienne, elle proposera des contraintes (détournements, suites, variations, métaphores, etc.) qui libèreront l’imagination et verront l’éclosion de formules et de textes qui bouleverseront, bousculeront ou amuseront, selon les circonstances.
La voix des Saules aurait pu n’être que le récit d’une expérience collective et extérieure, mais une dimension personnelle et intérieure transcende le texte. En effet, au fil de pages à l’écriture lisse et fluide, au rythme soutenu et distendu, Skowronek se raconte elle-même. Une brèche s’est ouverte, l’illusion de la perfection s’est fissurée, un point de non-retour a été atteint, et cela aussi doit être entendu, comme une autre voix des Saules. (Faire) écrire donc, pour apprendre, explorer, questionner, apaiser et peut-être libérer…
Samia Hammami
Plus d’information
- Nathalie Skowronek : une identité à travers les conflits (Le Carnet et les Instants n°199, 2018)
- La fiche de Nathalie Skowronek

Nathalie Skowronek présentera La voix des Saules à la Foire du livre.
- Vendredi 05 avril à 19h — Scène Cabinet de curiosités : “À la folie”, rencontre avec Nathalie Skowronek et Eva Kavian animée par Kerenn Elkaïm
- Vendredi 05 avril de 20h à 22h — Stand 139 : dédicaces