Aurélia DEMARLIER, La théorie des cœurs bunkers, Hachette Romans, 2024, 378 p., 19,10 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑017221–51‑7
À première vue, peu de choses distinguent La théorie des cœurs bunkers des romances nombreuses qui s’offrent aux amateurs du genre en librairie : cadenas en forme de cœur sur la couverture, façon pont des Arts, chapitres courts, phrases fluides, personnages charismatiques… Jusqu’à la mention de Wattpad, la plateforme de lecture sociale prisée du jeune public où ce roman a vécu sa première vie, tout renseigne le livre parfaitement calibré pour rencontrer un lectorat attaché aux codes du genre.
Il se démarque toutefois par certains aspects. Tout d’abord, sa jeune autrice réside à Esneux et, même si son ancrage wallon n’est pas mis en avant — diffusion internationale oblige —, l’intrigue est située dans la même région. L’on s’en rend évidemment compte à la mention des inondations qui jouent un rôle important dans l’histoire, et ce, même si l’Ourthe n’est pas citée. Quant à cette réserve naturelle où les héroïnes effectuent une balade sur les traces du tétras lyre, on y reconnait aisément les Hautes-Fagnes. Certes, dans l’Hexagone, les lecteurs d’Aurélia Demarlier n’y verront que du feu ; tout est fait pour, d’ailleurs, puisqu’un personnage s’écrie : « Ça fait quatre-vingt-dix ans que j’habite ici et je n’ai jamais vu ça ! C’est à cause du réchauffement climatique. »
L’autre originalité, c’est que l’autrice, qui est titulaire d’un Master en philosophie, fait suivre le même cursus à son héroïne, Elsa. La théorie des cœurs bunkers évoque donc pêle-mêle Durkheim, Nietzsche, Hume et le théorème de Thomas. Autant d’apartés qui feront peut-être naitre des vocations parmi les lecteurs en âge eux-mêmes d’entrer à l’université.
Mais un penseur qui a sans doute influencé cette histoire n’est pas nommé, quoiqu’on repère sa trace :
— Je ne parle pas de ça. Je parle de l’endormissement induit par les lobbys du cinéma, de la publicité et même de la littérature, qui te font croire que l’amour existe et que le but ultime de toute vie humaine est de trouver sa moitié pour que tu achètes des produits qui alimenteront le grand mythe de l’amour.
L’on songe évidemment à Guy Debord et à La société du spectacle, dans une lecture certes jusqu’au-boutiste. C’est que la protagoniste du récit s’avère dès les premières pages une anti-héroïne de romance, une héroïne qui s’efforce par tous les moyens de résister au « mythe » de l’amour, dénoncé comme source immanquable de souffrance pour qui ne sait s’en protéger. D’où la théorie en question : les chagrins amoureux entrainent un retranchement du sujet, qui se construit une « armure », un « bunker », un « cœur en acier ».
Compte tenu de ce point de départ, la réussite du livre est de ne pas rendre sa protagoniste trop antipathique et de parvenir à motiver sa posture extrémiste par quelques habiles analepses. Elle n’en apparait pas moins bornée, voire tête à claques.
Les gens qui ne me connaissaient pas m’appréciaient rarement de prime abord. Était-ce parce que je ne montrais aucune fragilité qui aurait pu susciter l’empathie ? Était-ce parce que je me donnais un air trop sûr de moi, trop désinvolte ? En fait, je ne faisais aucun effort pour qu’on m’apprécie, hormis lorsqu’il s’agissait de séduire un membre du sexe opposé. Contrairement à la majorité des gens, je ne voulais pas qu’on m’aime à tout prix.
Elsa trouvera bien entendu quelqu’un pour lui faire changer d’avis — il s’agit d’une romance, après tout — mais cette conclusion ne s’impose qu’au terme d’une quête initiatique impliquant aussi quelques-uns de ses amis et, d’une manière plus secondaire, le décor même de l’histoire.
La théorie des cœurs bunkers est un roman qui appartient pleinement à son époque, en adoptant les préoccupations de son autrice et, à travers elle, celles des plus jeunes milléniaux. Il veille aux enjeux de représentation à travers l’inclusion de personnages sourds ou malentendants, ou non binaires, il aborde le thème du consentement, celui de la santé mentale… Mais surtout, il met en récit une perspective entièrement nouvelle, dans laquelle le désastre climatique apparait comme un donné, certes pas normalisé mais susceptible quand même de constituer un ressort narratif de romance.
Le quartier de Tristan ressemblait à un cœur dévasté. Irréparable. Le monde avait changé aussi vite que basculent les sentiments de l’amour à la haine ou de l’amour à l’oubli. Cet élément vital dont personne ne s’était jamais méfié avait révélé sa nature sauvage et destructrice. L’eau était toute-puissante.
À croire qu’à travers une histoire d’amour, Aurélia Demarlier entend aussi montrer comment s’appréhende désormais une époque.
Julien Noël