François Jacqmin, de l’art et des artistes

François JACQMIN, Écrits sur l’art et les artistes 1954–1991, édi­tion établie par Gérald Pur­nelle, pré­face de Pierre-Yves Soucy, AML Edi­tions, coll. « Archives du Futur », 2023, 262 p., 28 €, ISBN : 978–2‑87168–097‑0

jacqmin ecrits sur l art et les artistesSur la cou­ver­ture, un apho­risme peint, let­tres noires sur fond rouge, de et par François Jacqmin : « Pourvu qu’il n’arrive Rien ». Ce grand Rien, que pou­vait-il représen­ter pour le poète des Saisons et du Domi­no gris ? On songe à « la Cat­a­stro­phe », qui han­tait les pages du seul roman de Chris­t­ian Dotremont, La pierre et l’oreiller. Mais chez Jacqmin, qui n’a cessé de creuser par l’écriture ce puits sans fond qu’est la notion même d’exister, ce grand Rien reste un mys­tère. Les écrits pub­liés, inédits ou ébauchés de Jacqmin, déposés et inven­toriés aux Archives et Musée de la Lit­téra­ture (AML), font désor­mais l’objet d’une volon­té de pub­li­ca­tion inté­grale. C’est ain­si qu’après un pre­mier vol­ume d’Œuvres com­plètes cou­vrant les années 1946–1956, paru en 2022 dans une édi­tion de Gérald Pur­nelle (ULiège), sort un nou­v­el ouvrage sur beau papi­er, con­sacré aux Écrits sur l’art et les artistes. Pierre-Yves Soucy, dans sa pré­face, le sig­nale d’emblée : les textes réu­nis, pros­es, poèmes, apho­rismes, réflex­ions, sont de statuts divers. Cer­tains ont été pub­liés, d’autres pas, jugés sans doute non aboutis par l’auteur, d’autres encore ont con­sti­tué une masse imposante d’écriture, qui visait pour l’écrivain « à dévelop­per sa pen­sée en vue d’ensemble plus réduits et des­tinés à la pub­li­ca­tion. »

Vaste chantier… Gérald Pur­nelle suit avec ce vol­ume le même principe édi­to­r­i­al, fondé sur une lec­ture cri­tique et géné­tique des textes (brouil­lons, ratures, retranche­ments, change­ments, etc.) entamé dans les Œuvres com­plètes. Ici, la ligne chronologique de créa­tion court de 1954 (un texte présen­tant briève­ment le tra­vail pic­tur­al de son ami Léopold Plom­teux) à 1991 (un autre texte pour une expo­si­tion du même ami, fidél­ité sou­vent con­stante de l’écrivain). Deux textes théoriques non datés, l’un sur le « phénomène artis­tique », par­ti­c­ulière­ment sévère, l’autre sur « l’attitude con­tem­po­raine en matière d’art », pas moins amène, achèvent la tra­jec­toire.

Jusqu’à la fin des années 1970, Jacqmin pro­duit fort peu de textes sur les artistes, et le plus sou­vent ce sont des amis ou con­nais­sances : Plom­teux, la pein­tre Hélène Bury (son nom de nais­sance, dis­ons-le ici, est Léna Kar­ji), Max Bucaille, Richard Dan­doy, le pein­tre et vidéaste Jacques Louis Nyst… Ce n’est qu’à par­tir des années 1980 qu’il lie plus régulière­ment son écri­t­ure au tra­vail d’artistes plas­ti­ciens, pein­tres ou sculp­teurs, inscrits dans le courant de l’abstraction, et pour cer­tains intéressés par la présence de la couleur : Jean Hick, Guy Boulay, Bertrand Bra­cav­al, Jean-Luc Her­man, Serge Van­der­cam, César Domela, Roger La Croix, Flo­rence Fré­son, Véronique Boseret, Rachel Men­chior…  Jacqmin lui-même pra­tique sou­vent dans sa cor­re­spon­dance écri­t­ure et pein­ture. Un apho­risme écrit à la main, à l’encre noire, se pose sur une feuille où la couleur est forte­ment ges­tu­al­isée : proche des pein­tures-mots à qua­tre mains du groupe Cobra. Sauf que chez Jacqmin, il n’est pas ques­tion de soumet­tre son tra­vail d’écriture au tra­vail plas­tique réal­isé par l’artiste. Les deux coex­is­tent à part égale dans un cat­a­logue d’exposition, une pub­li­ca­tion de l’artiste, mais cha­cun reste maître de son lan­gage.

La lec­ture du vol­ume peut à cer­tains moments relever du tour de force. Quand Jacqmin dacty­lo­gra­phie 98 textes plus ou moins longs sur le pein­tre et sculp­teur abstrait néer­landais César Domela (1900–1992), l’on pour­rait très bien rem­plac­er le nom de l’artiste par un autre, tant les con­sid­éra­tions de l’écrivain parais­sent s’écarter du tra­vail artis­tique per­son­nel de Domela, au prof­it de réflex­ions par­fois très générales (« Tout art tend à la for­ma­tion pro­fonde de ce qui est ») ou plus intrin­sèque­ment, liées au ques­tion­nement méta­physique de l’être humain tel que Jacqmin le conçoit : « L’homme ne peut s’en tenir aux formes qui nais­sent de son inspi­ra­tion ou de son angoisse. » Au delà du titre, c’est peut-être le sec­ond enseigne­ment de ce vol­ume : il s’agit moins de ren­dre compte, de témoign­er, d’aider à décou­vrir un artiste ou son œuvre, que de révéler la mise en marche, chez l’écrivain, de sa fab­rique d’écriture. La forme édi­to­ri­ale choisie réper­cute cette démarche, dans la mesure où les artistes que François Jacqmin accom­pa­gna n’ont ici pas de présence réelle : aucune notule biographique ne les situe, pour un lecteur poten­tiel, dans leur par­cours, ni dans l’univers – la plu­part du temps ami­cal – du poète, et c’est à cet égard, un regret. 

Alain Delaunois

Plus d’information