Guirlande de papier à compléter

COLLECTIF, Com­ment regarder plus loin. Onze ren­con­tres entre sci­ence et lit­téra­ture, Arbre de Diane, coll. « La tortue de Zénon », 2024, 152 p., 20 €, ISBN : 9782930822303

collectif onze rencontres entre science et litteratureLa col­lec­tion « La tortue de Zénon », aux édi­tions de L’arbre de Diane, crée à nou­veau des étin­celles har­monieuses entre lit­téra­ture et sci­ence, elles qui inscrivent de con­cert la beauté « au cœur [de leur] proces­sus créatif », comme le souligne d’emblée l’éditrice Mélanie Godin. Dans Com­ment regarder plus loin, onze autri­ces attirent cha­cune dans leurs paumes une femme de sci­ence, qui a éclairé le monde d’antan ou d’aujourd’hui. Ces des­tins de femmes sci­en­tifiques, étudiés par ces autri­ces, dessi­nent une large con­stel­la­tion, com­posée de dis­ci­plines (sci­ences du cli­mat, géodésie et sis­molo­gie, physique spa­tiale, astronomie, math­é­ma­tiques, patholo­gie molécu­laire des plantes, géné­tique, médecine et chirurgie, neu­ro-réé­d­u­ca­tion) et de con­trées (Bel­gique, Dane­mark, France, Angleterre, Alle­magne, Etats-Unis, Ethiopie, Ital­ie) var­iées.

Renou­velée, la nar­ra­tion est mul­ti­ple tant chaque autrice assume une manière de ren­con­tr­er l’autre. Si une adresse en « tu » est préférée par deux d’entre elles (Char­lotte Biron, Lisette Lom­bé), une troisième y met les formes épis­to­laires (Veroni­ka Mabar­di). Gaël Octavia et Bea­ta Umubyeyi Mairesse optent quant à elle pour d’autres procédés : la pre­mière se place dans les chaus­sures d’une autre sci­en­tifique, Mil­e­va Mar­ic, pour con­vers­er avec celle qui lui a été con­fiée, Emmy Noe­ther tan­dis que la sec­onde instau­re le cadre du con­te, qu’une femme dis­pense quo­ti­di­en­nement à ses enfants, au sujet de la sci­en­tifique mise à l’honneur dans cette nou­velle (Segenet Kele­mu). Enfin, Fabi­enne Radi laisse transparaitre les cou­tures de la créa­tion de son texte : elle dévoile les préam­bules prag­ma­tiques d’une ren­con­tre, via la recen­sion de nom­breux pro­fils LinkedIn iden­tiques, et épin­gle les aléas d’une ren­con­tre en visio, trib­u­taire de la con­cen­tra­tion de ses par­ties, en proie aux pen­sées et musique intru­sives.

Les amorces de la curiosité de ces dif­férentes sci­en­tifiques éblouis­sent de poésie et rap­pel­lent la sim­plic­ité pre­mière d’une recherche sci­en­tifique (décou­vrir ce qu’il y a à l’intérieur du noir, pour Cecil­ia Payne, scrutée par Anne Pen­ders; s’intéresser aux choses invis­i­bles, pour Inge Lehmann, approchée par Chris­tine Van Ack­er), dont les résul­tats nous parvi­en­nent sou­vent per­cés d’erreurs, ce que ces ren­con­tres cor­ri­gent (Lisette Lom­bé, aux côtés d’Aurore Thibaut). De ces frot­te­ments sci­en­tifiques jail­lis­sent alors des appren­tis­sages majestueux : les « nar­ra­tions secrètes », au cœur des arbres-archives, qui gar­dent la mémoire du feu ou du jet stream, font rêver (Ysaline Pari­sis, à l’écoute de Valerie Trou­et). Nour­ries de cette récep­tion mul­ti­sen­sorielle du savoir, ces artistes ressen­tent aus­si les frétille­ments de la créa­tion : écouter la « tra­jec­toire con­tée » de Miho Jan­vi­er, celle de son « dia­logue avec l’univers », déclenche chez Vic­toire de Changy des poèmes filés dans les airs. Les recherch­es de Priyan­ka Priyadarshi­ni met­tent Fabi­enne Radi sur la voie d’un rap­proche­ment mag­ique, entre l’or répara­teur à l’œuvre dans le Kintsu­gi japon­ais, et la pro­téine MRX, répara­trice de brins d’ADN cassés, augu­rant d’un poten­tiel poème figeant cette alliance.

Autri­ces et sci­en­tifiques déti­en­nent un objec­tif com­mun, un fan­tasme de cabane, ren­fer­mant leurs intérêts les plus chers. Si les autri­ces créent cha­cune une nou­velle dense, close, révéla­trice d’un large tra­vail en amont, les sci­en­tifiques revi­en­nent sur l’espace qu’il faut dégager pour son­der un phénomène, sur l’effacement volon­taire de tout ce qui n’est pas étudié, créant un espace de jeu exclusif, qui con­cen­tre toute l’attention. Plus que d’effacer les vit­res des fleuristes ou des vendeurs de bibelot pour offrir un écrin brut et net à une éclipse lunaire, Faus­tine Can­talloube fait de la fuite un préreq­uis néces­saire au tra­vail sur des « out­ils qui captent la lumière dans l’immensité ». Une image choisit la sci­en­tifique et « se pose, enclume, dans [sa] tête ». Les sci­ences et la lit­téra­ture résul­tent de ces pas­sions exclu­sives, de ce temps ver­sé dans une obses­sion.

Chaque par­cours de vie, déroulé par ces autri­ces, appelle à sin­uer dans ceux qui les habitent et des liens qui ne peu­vent plus être tis­sés humaine­ment s’échafaudent joyeuse­ment (Veroni­ka Mabar­di et Tro­tu­la de Salerne). On les voit, ces onze femmes, et toutes, sou­vent heurtées à l’invisibilisation de leur tal­ent (Mary Tsin­gou, mise en lumière par Isabelle Dumont), sont désor­mais brandies par onze autres femmes, dans des nou­velles fasci­nantes. Cette guir­lande de papi­er, plaçant dans l’exact même axe sci­ence et lit­téra­ture, appelle résol­u­ment à être com­plétée.

Fan­ny Lam­by