« Toi aussi tu t’élances »

Françoise LISON-LEROY (autrice), Camille NICOLLE (illus­tra­trice) et Golan HAJI (tra­duc­teur), Toupie, Le port a jau­ni, coll. « Poèmes », 2024, 28 p., 12 €, ISBN : 9782494753020

nicolle lison leroy toupie« Toupie se dit boul­boul en syrien, ce qui sig­ni­fie “rossig­nol” en arabe lit­téraire et “zizi” en égyp­tien ! Toupie se dit nahla en égyp­tien, ce qui sig­ni­fie “abeille” en arabe lit­téraire ain­si que dans la plu­part des langues arabes par­lées. Toupie se dit trom­bia en maro­cain, qui vient prob­a­ble­ment de l’espagnol, nous rap­pelle la trom­ba – la “trompette” en ital­ien – et tout ce qui arrive “en trombe” dans les langues latines ! Toupie se dit khodhrouf en arabe lit­téraire, un mot relié à d’autres mots qui évo­quent le bois, les jeux d’enfants et le mou­ve­ment. Bref ! La tra­duc­tion du mot toupie en arabe nous donne le tour­nis ! Golan Haji a choisi le mot boul­boul pour le rythme du mot, pour son lien avec la nature, pour l’évocation du chant d’oiseau. » Un mot, un seul, et tant de ques­tions et de posi­tion­nements chez le tra­duc­teur qui a la tâche-ver­tige de traduire la poésie d’une autre, d’en garder la saveur et la cadence, d’en pénétr­er les sens et explor­er les sous-enten­dus, et de les ren­dre uniques dans leur plu­ral­ité. Un mot, un seul, et nous voilà con­quise par l’entreprise, admi­ra­tive devant le tra­vail, baba face au tal­ent.

Le port a jau­ni est une mai­son d’édition basée à Mar­seille qui, depuis presque dix ans en tant que struc­ture édi­to­ri­ale, joue un rôle unique, inspi­rant et joyeux dans la créa­tion de ponts entre les cul­tures. Elle réalise avec minu­tie et émo­tion des recueils de poèmes bilingues, arabe-français, ori­en­tés vers la jeunesse mais ouverts à tous, dont elle offre une dif­fu­sion engagée et généreuse. Sur le site qui héberge son cat­a­logue sont partagées, gra­tu­ite­ment, les mis­es en voix, elles aus­si dans les deux langues, des textes pub­liés ; car la poésie, peut-être plus inten­sé­ment que les autres gen­res lit­téraires, passe par la bouche et les oreilles, le corps. Dans sa propo­si­tion col­orée, la ligne direc­trice et l’obsession créa­trice se cristallisent dans les échos : d’une langue et d’une cul­ture à l’autre, d’un mot à un dessin (et inverse­ment), du monde à la poésie. Le port a jau­ni est de ces passeurs essen­tiels, lumineux, qui anni­hi­lent les fron­tières, sus­ci­tent les décen­trements, réjouis­sent le cœur et l’esprit.

C’est en son sein que tournoie la toupie de Françoise Lison-Leroy. Elle opère des tours (princiers) de pistes, inspire les escar­gots qui se zèbrent soudain, allume les mèch­es des étoiles, souf­fle sur « les feuilles san­guines les plumes en fugue trois papil­lons rebelles », se rêve vol­can et se fait lune, strie les copeaux futurs lits de nids, « pèle la planète plus ronde qu’une pomme ». Dans sa course effrénée, elle mêle son mou­ve­ment aux illus­tra­tions très graphiques et aux couleurs très peps de Camille Nicolle ; en con­tre-point, elle est portée par la douceur, la majesté et la régu­lar­ité de la cal­ligra­phie arabe. Avec ce livre facétieux, Lison-Leroy, Nicolle et Haji s’amusent autour d’un gai voy­age de toupie, lors duquel ils ne fix­ent aucune lim­ite à leur imag­i­na­tion. Et pourquoi ne pas, nous aus­si, nous laiss­er emporter par leur élan et devenir toupie d’un jour… ou d’une vie ?

Samia Ham­ma­mi