De l’impermanence et du temps

Patrick DEVAUX, Stat­ues ombel­lifères, illus­tra­tions de Cather­ine Berael, Coudri­er, 2024, 61 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39052–060‑3

devaux statues ombellifèresNé à Mouscron le 14 juil­let 1953, Patrick Devaux éprou­ve dès l’en­fance une atti­rance très forte pour la poésie. Sa ren­con­tre avec la jeune poétesse Kath­leen Van Melle, puis avec Paul, le père de celle-ci, qui l’in­tè­gre à ses activ­ités lit­téraires au sein du G.R.I.L., accélère sa moti­va­tion pour l’écriture. Poète dis­cret pour ne pas dire timide et volon­tiers enclin à la mod­estie, Patrick Devaux abor­de pro­gres­sive­ment dans ses thèmes tous les sujets, de la vie à la mort, de l’om­bre à la lumière. Sa sen­si­bil­ité le porte à observ­er la nature, à en saisir les images et les sym­bol­es, à en capter le tran­si­toire et l’éternel retour.

Il y trou­ve une source tou­jours vive qui fait con­tre­poids à un monde mod­erne de plus en plus asep­tisé et inhu­main. Il partage son temps libre entre l’écri­t­ure, la pein­ture et les voy­ages, surtout en Asie, où il appré­cie le boud­dhisme. Depuis Le sourire du héron (1988) jusqu’à ce récent Stat­ues ombel­lifères, en pas­sant par Les mou­ettes d’Ostende (2011), Patrick Devaux est l’auteur d’une ving­taine de livres où se révèle un thème récur­rent : la ques­tion du temps. Il en fait déjà état dans cet opus pub­lié aux Car­nets du Dessert de Lune :

Au loin, très loin, il y avait la mer et, devant elle, la lourde bar­rière rouil­lée du temps qui passe, la bar­rière qui vous lance des « plus jamais » à la fig­ure comme si, dans une vie, on ne pou­vait pas relire plusieurs fois le même livre, le trou­vant mer­veilleux à chaque fois.

Stat­ues ombel­lifères, recueil rehaussé par les dessins au fusain de Cather­ine Berael, abor­de aus­si cette thé­ma­tique réflex­ive : la stat­ue est une trace minérale que l’homme lègue à la postérité comme un signe cul­turel des civil­i­sa­tions qui demeure tan­gi­ble alors même qu’elles ont dis­paru ; l’adjectif ombel­lifères évoque le domaine végé­tal : les ombel­lifères for­ment une famille, qui, à elle seule, con­stitue l’or­dre des ombel­lales com­prenant 3 000 espèces aux fleurs groupées en ombelles. Les ombel­lifères, cos­mopo­lites, sont générale­ment des herbes vivaces, par­fois annuelles ou bisan­nuelles. L’aspect végé­tal de l’ombellifère et son car­ac­tère cepen­dant vivace est ici asso­cié à l’aspect minéral et néan­moins frag­ile de la stat­ue : dès le titre du recueil, Patrick Devaux met donc l’accent sur une dialogique tem­porelle sem­blable à celle du yin et du yang qui règle le cours même de l’Être, ce dernier n’existant pas sans le Non-Être. La fragilité végé­tale et la cor­rup­tion du mar­bre ou de la pierre sont  ain­si l’autre face d’une résilience face à la mort :

Civil­i­sa­tion
per­due

il ne reste
par­fois
qu’une
rare main
de pierre

pour
grat­ter
le grand silence
des sables

Ce recueil de poèmes épurés, dont le texte, typographique­ment, obéit à une dynamique ver­ti­cale et non pas hor­i­zon­tale, est donc une longue médi­ta­tion sur la stat­u­aire, sa sig­ni­fi­ca­tion méta­physique, son sens dans l’histoire humaine :

on recon­naît  
les stat­ues
à
ce
qu’elles
ne dis­ent
pas
on est
tou­jours
le muet
de quelqu’un

Dans l’ensemble de ces poèmes, Patrick Devaux décline le thème de la stat­u­aire sous dif­férents aspects : sym­bol­ique, amoureux, nos­tal­gique, roman­tique, archi­tec­tur­al, his­torique, pic­tur­al … vari­ant ain­si les angles sous lesquels déclin­er la thé­ma­tique prin­ci­pale de l’impermanence et de la per­ma­nence :

Ren­dre
aux blanch­es
stat­ues
leurs ombres
ain­si
exprimeront-elles
encore
mieux
le reflet
d’une vive lumière

L’ombre des stat­ues pro­jetée sur notre human­ité et leur silence invi­o­lable nous rap­pel­lent nos man­ques et notre fini­tude. Mais leur présence et leur touch­er nous rend l’âme vivante et le poème, ici, leur rend la parole. L’art et la cul­ture sont les via­tiques à la fois frag­iles et pérennes d’une Human­ité tou­jours tran­si­toire.

Éric Brog­ni­et

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