L’épreuve de vérité

Bernard CAPRASSE, Le tes­ta­ment inat­ten­du, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2024, 290 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782874899294

caprasse le testament inattenduDans Le cahi­er orange, Bernard Caprasse nous avait con­té les désas­tres de la sec­onde guerre mon­di­ale dans un vil­lage arden­nais et, surtout, les traces pro­fondes lais­sées par les trahisons entre col­lab­o­ra­teurs et résis­tants. Avec Le tes­ta­ment inat­ten­du, il reprend le fil de la nar­ra­tion sus­pendue non sans avoir don­né aux lecteurs les élé­ments leur per­me­t­tant de (re)prendre leurs repères, les deux vol­umes pou­vant se lire de façon indépen­dante. Une fois le prélim­i­naire posé, le réc­it débute en Ukraine, aux côtés de Jean d’Autremont, un jeune Arden­nais qui s’est engagé dans la Légion Wal­lonie, ce batail­lon levé par le rex­iste Léon Degrelle pour con­tribuer, aux côtés des troupes nazies, à com­bat­tre le com­mu­nisme. Il y per­dra la vie dans des con­di­tions atro­ces, non sans avoir aimé Ole­na, une jeune femme attachée aux soins des sol­dats et dont la trace a été per­due sans qu’elle ait pu lui dire qu’elle por­tait un enfant du jeune Belge.

Cinquante ans plus tard, Aymer­ic d’Autremont, le frère de Jean, décède sans descen­dance alors qu’il est à la tête d’une for­tune con­sid­érable et ses héri­tiers sup­posés sont appelés chez le notaire pour la lec­ture de son tes­ta­ment. Ses deux neveux avides d’argent s’attendent à devenir rich­es et à pou­voir con­cré­tis­er un pro­jet immo­bili­er con­testé, mais seule leur sœur Juli­ette hérite d’une part de la for­tune. Con­sid­érée comme le mou­ton noir de la famille pour ses opin­ions com­mu­nistes, elle est médecin et tra­vaille en mai­son médi­cale à Molen­beek, choix incon­cev­able dans sa fratrie. Éton­née elle-même du sort qui lui est réservé, elle annonce d’emblée qu’elle con­sacr­era la somme reçue à ses pro­jets soci­aux, au grand dam de ses frères lésés. Le tes­ta­ment men­tionne d’autres béné­fi­ci­aires et pré­cise égale­ment que le défunt met le reste de sa for­tune dans les mains d’Anton Scarzi­ni, avo­cat new-yorkais, en lui deman­dant de rechercher Ole­na et de veiller à ce qu’elle ne manque de rien. Il pré­cise qu’il désigne une avo­cate brux­el­loise, Diane Capon, comme exé­cu­teur tes­ta­men­taire, lais­sant les déshérités bouche bée, eux qui reçoivent le droit d’effectuer une retraite annuelle d’une semaine tous frais payés à l’abbaye d’Orval …

C’est l’exécution de ce tes­ta­ment improb­a­ble qui occupe l’essentiel du roman et qui nous asso­cie aux recherch­es menées en vue de retrou­ver Ole­na. Ce qui impose divers­es démarch­es dans l’empire sovié­tique déman­telé et des remon­tées dans le temps, au plein cœur du sys­tème com­mu­niste. Celui des camps sor­dides où l’on détient celles et ceux qui ont col­laboré avec l’ennemi, et celui, moins con­nu, des enfants des détenues, som­mées de sign­er une déc­la­ra­tion d’abandon en vue de leur adop­tion par des priv­ilégiés du régime en manque de descen­dance. Ain­si en fut-il d’Olena, et une fois celle-ci retrou­vée, c’est ce garçon aujourd’hui quin­quagé­naire qui devient l’attention des recherch­es, dont il ressort qu’il est un artiste plas­ti­cien accom­pli et de renom­mée mon­di­ale.

En fait, c’est l’inattendu et ses con­séquences qui ten­dent le ressort de la nar­ra­tion. La con­ster­na­tion de tous face au con­tenu du tes­ta­ment et aux résul­tats des recherch­es qui s’ensuivent, qui bal­aient les cer­ti­tudes et sus­ci­tent la révolte puis la vengeance des déçus, réan­i­mant les haines anci­ennes. En con­tre­point, le sang-froid des héri­tiers comblés que l’argent n’attire guère, ou qui lui don­nent une affec­ta­tion altru­iste. Mais pour cha­cun des per­son­nages con­cernés, l’inattendu crée surtout un point de bas­cule­ment, un face à face avec le sens de l’existence et sa rela­tion au passé, avec les vérités enfouies dont cha­cun s’était accom­modé tant bien que mal. Une épreuve fon­da­trice qui exac­erbe les tem­péra­ments et que l’auteur dépeint avec finesse, illus­trant en cela les mille et une facettes de la con­di­tion humaine.

Thier­ry Deti­enne

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