Au premier regard

Chan­tal DELTENRE, Le regard retrou­vé, Esper­luète, 2024, 103 p., 18 €, ISBN : 9782359841817

deltenre le regard retrouvéEn dépit de la météo, la nar­ra­trice décide d’aller « marcher quelque part », elle qui, dans ses lieux com­muns, « trou­ve tou­jours quelque chose à voir ». Scène inau­gu­rale du réc­it, cet élan per­cep­tif fait jail­lir un regard, qui par­court, se dérobe, inter­roge, explore, embrasse, fixe, se suit. Dans un kaléi­do­scope aux prismes intimes et aux clartés touchant le philosophique et l’imminemment col­lec­tif, l’écrivaine, eth­no­logue et pas­sion­née de pho­togra­phie, Chan­tal Del­tenre se met en quête de celui qui per­met de voir, de se voir, de se redé­cou­vrir quand il s’était oublié ou avait été cen­suré, cet œil réson­nant qui trans­met une rumeur qui ranime.

Dans cette tra­ver­sée de la fugac­ité de l’instant, sur­gis­sent des images d’autrefois, des sou­venirs. Soudain, à hau­teur d’enfant, une vision fait irrup­tion :

Tout va bien ?
- Oui, ça va. Sauf que j’ai vu quelque chose de bizarre.
- Quoi donc ?
- J’ai vu la fenêtre et le chien, ici, dans mes bras, mais en blanc et noir comme à la télévi­sion.
- Tu n’as rien d’autre à inven­ter ? 

Cette résur­gence du soupçon du men­songe et de la crédi­bil­ité refusée à cet œil de l’enfance con­stitue l’élément déclencheur du réc­it.

Aucun enfant ne peut nom­mer cette présence de chaque instant, qui tour à tour l’étonne, l’inquiète, l’attriste ou l’émerveille : son regard. […]
J’en par­lerais presque comme d’un vrai per­son­nage : il s’appellerait Regard, avec un R majus­cule et m’accompagnerait depuis l’enfance jusqu’à ces yeux qui se fer­ment.

Par le biais de ce qu’elle aime regarder, des images et leurs rit­uels, leurs énigmes, leurs mys­tères, la nar­ra­trice fait le tour de celles qui ont mar­qué son regard d’enfant. D’un théâtre d’ombres impro­visé, aux pages du Nou­veau Petit Larousse illus­tré, des Aven­tures de Robin des bois à tra­vers « le poste », à cet entre chien et loup étiré, aux chro­mos désuets col­lec­tés dans les bar­res de choco­lat où babille la langue sérielle du regard, elle ques­tionne son goût pour la pho­togra­phie, cet art saisi au détour d’une vit­rine du Pays des Colline, son rap­port à l’image de soi, au por­trait, à ces Vis­ages cap­turés qui seront, par son regard, des images d’images. Elle arpente la genèse du regard au tra­vers des pho­togra­phies accu­mulées, y scru­tant les traces des per­cep­tions prim­i­tives et leurs vari­a­tions, exhume les instan­ta­nés de ses pre­miers films argen­tiques cap­turés par cet allié du regard, celui qui pou­vait alors apporter la preuve du vis­i­ble, cet appareil req­uis par l’école de jour­nal­isme ; elle écrit une lueur qui par­le en poésie dis­crète, dans ce regard jail­lis­sant.

Cette nar­ra­tion per­cep­tive et énon­cia­tive est accom­pa­g­née, un peu comme un épi­logue, d’images évo­quées dans le texte, des pho­togra­phies jalon­nant le dire et qui le con­for­tent alors avec le voir. Une manière de ren­dre jus­tice au regard retrou­vé ?

Je ne suis pas dupe : c’est mon regard qui vient de partager ce qu’il a appris dans les yeux des deux êtres qui ont veil­lé sur lui. Il a puisé et retenu toutes ces images sans qu’elles soient décrites. Mes grands-par­ents regar­daient sans rien dire : ils n’avaient pas les mots. Le mot « paysage » par exem­ple, je ne me sou­viens pas qu’ils l’aient pronon­cé. Pour­tant per­son­ne d’autre qu’eux n’a pu don­ner à mon regard le goût de ce Pays des Collines où j’ai gran­di. C’est bien la pire des injus­tices que de man­quer de mots pour don­ner la parole à son pro­pre regard.

Le regard retrou­vé, une tra­ver­sée dans le monde de la per­cep­tion, l’expression d’un regard intime qui dévoile l’extime.

Sarah Bearelle

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