Scènes de bal, grenadine et canari

Corinne HOEX, Les reines du bal, Gras­set, coll. « Le courage », 2024, 96 p. , 14 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782246838340 

hoex les reines du balRares sont les romanciers qui, dans leurs œuvres, inter­ro­gent le bal de la vie qui touche à sa fin, les dernières mesures de la valse exis­ten­tielle. Dans son réc­it Les reines du bal, Corinne Hoex décrit dans une par­ti­tion en trente mesures le micro­cosme d’une rési­dence pour per­son­ne âgées, le des­tin de femmes qui ont été par­quées dans des mouroirs invis­i­bles. Elles refusent de se résoudre au sort que leur monde veut leur impos­er — l’effacement —, elles refusent de dis­paraître, pris­es en étau entre des camisoles chim­iques et un corps médi­cal déshu­man­isé. Par­mi les reines de ce bal enfer­mées dans la rési­dence Les Pâquerettes, il y a Madame Prunier, Madame Pincemin, Madame Spinette, Madame Simonart, Madame Cop­pens. Cha­cune affronte à sa manière la vieil­lesse qui monte en elles ; ce petit peu­ple que la société a sous­trait au regard se déchire sou­vent. Peu importe qu’on ait déjà un orteil dans la tombe. La logique du bal, c’est la rival­ité, les coups bas pour rafler la pre­mière place sous les pro­jecteurs.

La roman­cière, poétesse, nou­vel­liste Corinne Hoex livre un roman tout à la fois féroce et poignant sur le soir de la vie qui emporte des êtres dont plus per­son­ne ne veut. Quand la réal­ité tout autour se froisse, il demeure les sou­venirs, les rêves, l’évasion, les fan­tasmes. Chez Madame Spinette, la madeleine prousti­enne est dev­enue un verre de grena­dine qui, par les sor­tilèges de sa couleur rose, réveille la mémoire de plaisirs oubliés, la sil­hou­ette d’un homme nu. « Elle revoit la cham­bre dans le soir qui descend, les fenêtres ouvertes encad­rant le soir d’été. Elle sent l’odeur des bou­gies qui brû­lent, la fraîcheur du satin ourlant la courte­pointe, la chaleur d’une présence près d’elle, l’homme allongé sur le lit, cet homme si beau, si nu, totale­ment offert dans les derniers rayons du jour (…) Les sou­venirs, à son âge, c’est frag­ile. Ça exige des encour­age­ments ». 

La fragilité du dernier âge, les modal­ités de survie que ces reines s’inventent dans un milieu hos­tile, le radeau de la mémoire auquel cer­taines s’accrochent dès lors que l’avenir leur est bar­ré… c’est ce monde dont Corinne Hoex observe les plis, les errances, les rares lumières, en fine obser­va­trice des coups bas, des haines qui fleuris­sent. De Madame Sere­in qui s’identifie à Sœur Mar­guerite-Marie Ala­coque, qui clame « je sors mon cœur nu de ma poitrine nue pour l’offrir à Dieu », à Madame Cop­pens, une anci­enne comé­di­enne qui, dans la zizanie de sa mémoire, recou­vre des vers de Tartuffe, vit en pen­sée avec son ancien amour Léopold, Corinne Hoex dépeint des êtres qui ont amé­nagé des espaces men­taux, des archi­tec­tures psy­chiques ani­mées par une autre logique, aux­quelles le corps médi­cal, les aides-soignants ne com­pren­nent rien. La frac­ture entre les mon­des est irrémé­di­a­ble.

- Ça suf­fit ! inter­vient la voix aigre. Con­cen­trez-vous, Madame Cop­pens !
Reprenons le fil, a ajouté la femme.
Ils s’agaçaient, per­daient patience. Je les avais mis à bout. J’étais douée pour ça, me dis­ait Léopold. Il me fal­lait une cor­rec­tion. Un châ­ti­ment. Le petit fou­et qui sif­fle, la dis­ci­pline qu’il util­i­sait si adroite­ment mon Léopold quand nous nous amu­sions, tous les deux, à nos petits jeux.

Ces petits jeux vitaux aux­quels se con­sacrent les offi­ciantes du bal ultime, dont la com­plex­ité échappe aux enfants des rési­dents, au monde du tra­vail et de la rentabil­ité mor­tifère, il fal­lait la sen­si­bil­ité d’une poète pour nous les don­ner à sen­tir. Une société qui, val­orisant la jeunesse, la per­for­mance, relègue ses per­son­nes âgées dans des lieux indignes, une société néolibérale, matéri­al­iste, qui con­gédie dans des dépo­toirs lux­ueux ou mis­érables celles et ceux qui ne la ser­vent plus mon­tre toute l’ampleur de son inhu­man­ité, de la pau­vreté de ses fonde­ments imag­i­naires. La déchéance qu’elle pro­jette sur la pop­u­la­tion dite du troisième âge, c’est la sienne. Symp­tôme d’une crise anthro­pologique, l’Occident s’est détourné de la vieil­lesse comme expéri­ence, des représen­ta­tions pos­i­tives de la vieil­lesse comme trans­mis­sion de sagesse, d’enseignement, appren­tis­sage du départ. Aux êtres acquis à une belle longévité, tout rôle social est désor­mais refusé. Aux reines tra­gi-comiques des Pâquerettes, Corinne Hoex donne chair et voix, nous faisant enten­dre celles et ceux que le sys­tème con­damne au silence. 

On se met à rêver que les divas du bal enton­nent la chan­son de Boule­vard des Airs « J’suis comme un grain de sable /Perdu dans l’océan /J’ai per­du mon cartable /J’ai per­du mes par­ents (…)  Emmène-moi voir la mer/ Fais-moi boire l’océan /Emmène-moi dans les airs /Aime-moi dans le vent ».

Véronique Bergen

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