Ludivine JOINNOT, Sans lassitude des paysages, Arbre à paroles, 2024, 112 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87406–749‑5
Dans le précédent recueil de Ludivine Joinnot, Nous vivons encore, « une phrase extraite de La cloche de détresse de […] Sylvia Plath sonne le glas. L’impact d’un gong comme pour mieux accompagner les disparus auxquels s’adresse l’autrice dans la première partie du livre intitulée Faire le deuil. » Dans Sans lassitude des paysages, Ludivine Joinnot cite Alejandra Pizarnik et Manuel Vilas. Celui-ci, écrivain et poète né en 1962 à Barbastro en Espagne, est une figure de l’avant-garde de la littérature espagnole. Il a écrit : « la joie qui m’intéresse se conquiert». La première, poète mystique sans dieu, « peu connue et célébrée en France, est presque l’objet d’un culte dans sa patrie, l’Argentine, mais aussi dans le monde hispanophone. Sa noirceur, ses invocations amères, son suicide, auraient pu en faire un poète maudit. Il n’en fut rien […]. Mais la barrière, faite des tessons de la mort, édifiée dans son œuvre, effraie et tient en respect sans doute. Un voile noir couvre ses mots, elle glace et elle bouleverse tout à la fois. » Paradoxalement au destin tragique de Pizarnik, c’est à une citation volontariste — autosuggestive ? — de celle-ci que fait appel Joinnot dès l’entame de son recueil : mais je veux me savoir vivante / mais je ne veux pas parler / de la mort / ni de ses étranges mains. On notera néanmoins tout de même que, dans les références à des figures de femmes ici mises en avant, Joinnot fait la part belle à deux suicidées. On voit d’emblée que le propos de l’ensemble poétique sera à la fois existentiel et métaphysique.
« L’écriture de Ludivine Joinnot s’attache à « réparer les morts » en suivant les mouvements d’une mer toujours recommencée », écrit Rony Demaeseneer. Face au constat de la fugacité de toute existence, et sous un ciel privé de transcendance, comment non pas seulement survivre, mais vivre pleinement ? Écrire est un premier appel.
écrire est autre chose
qu’un gémissement plaintif
une collecte de bleus
une façon de dire le ciel
qui se plombe en nous-mêmes
écrire est autre chose
qu’une récupération des faits
un règlement de comptes
une collecte d’idées pour faire flamme
face à l’oubli d’un soleil vacillant
écrire est autre chose
que verser ses refus
dans la flaque des jours en vrac
écrire est un premier appel
L’ensemble, architecturalement très élaboré, est composé de sept chapitres. Chacun d’eux comporte douze poèmes plus un. « Le treizième poème — qui apparaît en début de chapitre, mais qui a été conçu en réalité à la fin du processus — est composé de douze vers, chacun étant issu d’un des poèmes qui composent le chapitre. Chaque chapitre porte un titre, lui-même issu de ce treizième poème. Les titres des sept chapitres, mis bout à bout, forment un poème de plus » (Postface) : en résistance d’âme / la nuit précède la nuit / d’un geste tendre/des images un désir / comme autant de battements / pour faire langue / la joie qui m’intéresse se conquiert. Cette manière de procéder permet de construire différentes trames de lecture de l’ensemble, en son tout et en ses parties, en mettant de manière lancinante en lumière cette éthique de la vie que le poète oppose comme une digue frêle aux vertiges de la mort. Et stylistiquement en proposant des figures alternativement abstraites et concrètes, des thèmes qui s’emboîtent ou se livrent en miroir, avec cette basse obstinée qui revient comme une vague, et par l’écriture — et les mécanismes de la conscience et de la mémoire — tente de déjouer l’inéluctable et de retrouver une forme d’unité :
sans lassitude des paysages
on ne parle plus qu’une langue
sans tenir le poème à distance
écho sans relâche
comme dans la brisure des vagues
la nuit, j’attends les mots
[…].
Écrire permet de raccommoder la trame du temps. De dérouler le fil d’Ariane d’une parole toujours vive, toujours neuve :
[…] la voix court qu’il faut passer
par la ligne du temps
pour calmer de ses pas l’ombre en soi
[…] on ne parle plus qu’une langue
celle de vivre
N’est-ce pas Cendrars qui écrivait : « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier, mais dans la vie » ?
Éric Brogniet