Une histoire de la Deuxième guerre mondiale

Un coup de cœur du Carnet

Vicente CIFUENTES (dessin), Arnaud DE LA CROIX (scénario), La Seconde Guerre mondiale en BD, Le Lombard, 2024, 296 p., 29,90 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782808212458 

de la croix la seconde guerre mondiale en bdC’est avec brio qu’Arnaud de la Croix (scénario) et Vicente Cifuentes (dessin) relèvent le défi téméraire, le pari audacieux d’évoquer en vingt chapitres la séquence historique de la Deuxième Guerre mondiale. Aux côtés d’essais sur le Moyen Âge, sur la franc-maçonnerie, les Templiers, l’alchimie, l’ésotérisme ou encore Hergé, Arnaud de la Croix a interrogé le nazisme dans de nombreux ouvrages parus chez Racine (Hitler et la franc-maçonnerie, La religion d’Hitler, Himmler et le Graal, Degrelle : 1906-1994…). Afin de mener à bien la mise en récit d’un conflit mondial meurtrier qui s’est soldé par soixante millions de morts, afin de questionner les faisceaux de faits, leurs enchaînements, les dessous des cartes, les causes politiques, sociales, économiques d’une guerre planétaire qui embrasa l’Europe, l’Asie, l’Afrique du Nord, l’Amérique du Nord, il s’agissait de choisir le plan transcendantal de lecture, les angles d’approche, les focus.

Au travers d’un dessin efficace, réaliste, en noir et blanc et d’un scénario tout en finesse et en précision, La Seconde Guerre mondiale en BD remonte aux origines du conflit, au Traité de Versailles vécu comme une injustice par les Allemands, à la crise économique de 1929, à l’expansionnisme du Japon, déploie une fresque historique chronologique extrêmement documentée qui, au-delà du relevé des étapes de l’engrenage, des batailles stratégiques, des décisions et tractations secrètes entre chefs d’État, ausculte des questions demeurées ouvertes. Sans déboucher sur une histoire contrefactuelle, les interrogations tout à la fois spéculatives et historico-politiques qu’Arnaud de la Croix soulève rendent toute la complexité à une séquence épocale tragique : Hitler aurait-il pris le risque de remilitariser la Rhénanie si le roi d’Angleterre, Edouard VIII, n’avait été proche des nazis ? Aurait-il réalisé et réussi l’Anschluss s’il avait rencontré une opposition ferme de la part de la France et de l’Angleterre ?

Les articulations, les effets dominos, les coups de théâtre, la ligne de poudre qui provoque l’embrasement du conflit à l’échelle mondiale, les alliances contre-nature, les ruses, les accords secrets entre Staline, Churchill, Roosevelt, la guerre du Pacifique, la guerre d’Espagne, l’Italie de Mussolini, l’escalade, la capitulation de la France, le régime de Pétain, l’Axe Rome-Berlin-Tokyo, la conquête de l’Est, le génocide des Juifs de l’Est, la débâcle des nazis en Russie, l’entrée en guerre de l’Amérique, la conférence de Wannsee, la Shoah, le débarquement des Alliés en Normandie, la bataille des Ardennes, l’arrivée des Russes à Berlin, les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, le procès de Nuremberg… dans sa lecture du conflit, Arnaud de la Croix met en avant des questions qui divisent les historiens, creuse sous le vernis officiel, argumente, convoque des facettes méconnues ou passées sous le boisseau. Il génère un regard qui, me semble-t-il, appréhende cette tragédie sanglante en en désignant les principaux acteurs, ceux qui l’ont orientée, empoignée : les chefs d’État. Les hommes font l’Histoire dans la mesure où ils sont faits par elle. Le débat n’a cessé d’opposer les penseurs et penseuses pour qui les peuples écrivent l’Histoire aux historiennes et aux historiens aux yeux de qui une poignée de puissants orientent le cours des événements.

La force de l’ouvrage s’enracine aussi dans une mise en récit qui démontre la prégnance et la résonance des conséquences de la Deuxième Guerre mondial aujourd’hui. Au niveau collectif comme au niveau individuel, sur le plan historique comme sur le plan anthropologique, la notion de passé récent ou plus lointain est étrangère à toute étanchéité : les affluents du jadis percolent dans notre présent et en fournissent des clés d’intelligibilité.  Les manœuvres et convulsions géopolitiques actuelles ne peuvent se comprendre sans les références aux jeux de forces que se livrèrent les grandes puissances lors de la Deuxième Guerre mondiale. En ce sens, 1940 ou 1945, ce n’était pas il y a 84 ou 79 ans, c’est toujours et encore maintenant.

Véronique Bergen

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