Alexandre VALASSIDIS, Tirer, Scribes, 2024, 112 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782073066183
Tirer s’étire dans la dentelle subtile d’une narration taiseuse. Pourtant muni d’un revolver et coincé derrière la porte mystérieuse d’un appartement, le narrateur conclut que « c’était à peu près tout ». La dentelle se fait alors doublure, la mémoire défaillante du narrateur l’aiguillant vers la superposition confortable de deux époques morcelées, qui aurait raison de l’existence du livre :
Au fond, la plage est plutôt apparue en surimpression de l’appartement du septième étage et de tout ce qui l’a précédé de peu. Dans mon esprit, ça donnait aux deux mondes une profondeur particulière en même temps qu’une inconsistance fantomatique. Ça faisait des images imprécises aux couleurs trop mélangées. Et je me suis dit que, d’une certaine manière, j’aurais pu en rester là de cette histoire. M’en tenir à cette sensation désagréable d’une route sans visibilité, d’un voyage effectué en pleine nuit dans les bois. Mais c’était peut-être trop demander.
Les chapitres suivants dégrafent cette doublure temporaire, non d’un coup sec, mais avec ressacs et circonvolutions. Il va s’agir de décrire des souvenirs-images qui souffrent de l’anesthésie sensorielle, de la dissociation et de la paranoïa du narrateur. Les souvenirs qu’il tente de reconstituer paraissent donc apposés à une réalité déjà fuyante par essence.
Rationaliser l’espace va stabiliser le narrateur. Une place qui dessine un cercle parfait, un chemin qui serpente, un temps arrêté vu comme une parcelle, la ligne de la promenade ou celles de la campagne, les carrés des fermes, les grands rectangles de lumière sur les fronts manifestent une tentative obsessionnelle de formaliser les espaces environnants, offrant une manière simplifiée de percevoir le monde, d’en faire une « toile abstraite », sur laquelle gratter une place.
Puis, un troisième plan, antérieur aux scènes de l’appartement et de la plage, fait de chiens, de bûches, de lac, de barque et de « maison cachée derrière les talus », surgit. Sa mémoire se compose alors de pleins et de creux, de souvenirs tantôt incisifs (« sous la forme d’un flash, d’une image blanche et brève apparaissant au milieu d’une explosion de poudre ») tantôt dilués (« aussi légers que de la vapeur d’eau »).
Les autres personnages récurrents (une femme à la voix séductrice, deux hommes qui disent des choses de leur tête, un joueur de cartes inconnu, coiffé d’un panama et à la moue fière et les deux oncles) conduisent le narrateur, le dirigent et le déplacent. Ils pourraient émaner des planches loufoques de Brecht Evens, comme cette description de danseurs qui s’aquarellise merveilleusement dans les esprits :
J’ai cru que ces hommes et ces femmes pouvaient provenir de la nuit elle-même, de sa substance. De loin, j’apercevais leurs ombres étirées s’engouffrant dans les hautes herbes et l’entrelacs des ronces, sans jamais s’arrêter de danser. Et parfois ils étreignaient un inconnu passant par là par hasard, un touriste égaré. Ils enroulaient leurs bras autour de son cou et le forçaient presque à adopter le rythme qui les animait. Ensuite ils approchaient leurs lèvres jusqu’à son oreille et lui susurraient des mots dont il devenait le gardien, sans l’avoir souhaité.
Passif, le narrateur a quitté la « maison cachée derrière les talus », sur ordre de ses oncles, dans l’obligation de rejoindre une adresse. Par la suite, tel un figurant désorienté, il cherchera de nouvelles indications, en vain. Il adopte donc une attitude d’hypervigilance qui le mène à percevoir ce que les autres lui dissimulent. Son script se tisse de micro-détails et de minimes conclusions, tirées dans un silence absolu, les paroles d’autrui ne lui arrivant jamais distinctement aux oreilles.
La narration hallucinée d’Alexandre Valassidis constitue un tapis à motifs récurrents, aux couleurs harmonieuses (rhum, rouille, ocre, bois d’acajou) et aux métaphores tranchantes, à même de couvrir un récit magnifique qui révèle le déversement du vide, les disparitions internes et externes, la « géographie abîmée » des souvenirs-atomes que nous côtoyons :
Peut-être que les souvenirs et les sentiments n’habitent pas notre corps. Peut-être qu’ils volettent en liberté, qu’ils se déplacent et s’entrechoquent, qu’ils déambulent et que nous les croisons par le plus grand des hasards. Peut-être qu’ils s’en vont et s’en viennent, inlassablement, et que la nature de leurs déplacements donne à certaines périodes de nos vies des lignes brisées, des trames décousues.
Et lorsque les entrechoquements se font plus intenses, le narrateur agit enfin.
Fanny Lamby