À mes amies et amis de cœur…

Un coup de cœur du Car­net

Michaël LAMBERT, Mon corps d’avant, Arbre à paroles, coll. « iF », 2024, 80 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87406–747‑1

lambert mon corps d'avantPoète, romanci­er, nou­vel­liste, auteur de théâtre, ani­ma­teur d’ateliers d’écriture, pro­mo­teur sur de livres inspi­rants aux­quels il con­sacre une par­tie de son blog, slam­meur (sous le pseu­do­nyme de « L’homme chou­ette »), auteur de scé­nar­ios de bande dess­inée… Michaël Lam­bert se partage entre les mul­ti­ples manières de racon­ter des his­toires. « L’aventure humaine est un enchevêtrement de réc­its », clame-t-il à l’entame de son site.

La col­lec­tion « iF » dirigée par Antoine Wauters à L’arbre à paroles accueille dans son cat­a­logue le dernier recueil du poète lié­geois. Avec Mon corps d’avant, recueil auto­bi­ographique, l’auteur met en poésie le réc­it d’une vie boulever­sée par un acci­dent car­diaque grave. Un infarc­tus du myocarde ter­rasse l’écrivain à l’âge de 43 ans, et mod­i­fie rad­i­cale­ment son rap­port à la vie dont la fragilité s’est bru­tale­ment man­i­festée. Y a‑t-il là une his­toire à racon­ter ? Mais surtout, quelle forme lui don­ner pour la partager, pour faire de l’expérience intime un espace lit­téraire dans lequel cha­cun peut inscrire sa pro­pre émo­tion, son empathie ou, par­fois, son pro­pre vécu ? On devine que ces ques­tions ont sur­gi au moment d’écrire la dédi­cace si allu­sive : « À mes amies et amis de cœur », et l’exergue de Saint-Exupéry, plus atten­du il est vrai : « On ne voit bien qu’avec le cœur ».

Le recueil se partage en qua­tre temps, comme qua­tre bat­te­ments du cœur ran­imé : Descrip­tion de la patholo­gie, Dos­es pre­scrites, Effets sec­ondaires, Fin du traite­ment. Les titres, froids et objec­tifs, sont comme l’expression d’une pudeur, d’une retenue d’émotion, d’une con­trainte de l’angoisse deux ans après que le cœur d’avant a lâché. Deux ans déjà / Que dure le deuil /  de mon cœur d’avant (…) Deux ans déjà / À vivre avec / Un autre moi (…) Deux ans déjà / À remet­tre en route / un cœur qui doute.

Le rythme de la poésie, hachée en vers courts, est idéal pour exprimer l’assaut soudain du mal, qui ter­rasse le poète sans prévenir, Tombé au sol / Les yeux au ciel Ce sont les ronces au pied d’un arbre qui recevront le corps au cœur arrêté. Deux ans après, le poète espère trou­ver les mots justes /(…) l’écrire en vers / assez beaux pour un poème. Au fil des pages, le lecteur ne cesse de ras­sur­er le poète qui a trou­vé à cha­cune des 74 pages de l’ouvrage, la scan­sion idéale pour dire la matéri­al­ité des soins, les boule­verse­ments d’une âme inquiète et les angoiss­es d’un homme, vic­time non con­sen­tante et affaib­lie, qui ne veut aban­don­ner ain­si ni sa com­pagne ni ses enfants. Comme une con­signe lanci­nante, le cœur blessé implore : Dites à mes enfants que je les aime et con­vie à cet amour la com­pagne, les amis, le chat, les arbres… et enfin la vie : Dites à la vie que je l’aime / Et que je la quit­terai tou­jours trop tôt. L’amour s’accompagne de grat­i­tude à tout ce qui a per­mis de répar­er le cœur et de sauver la vie ! y com­pris Les arti­sans de l’atelier / Du 256 Zou Zhu Road à Shang­hai (qui a assem­blé le matériel médi­cal high tech).

La con­va­les­cence sera le moment de lire (L’arbre-monde notam­ment de Richard Pow­ers), mais aus­si d’observer, avec l’espièglerie du sur­vivant, le quo­ti­di­en de l’hôpital jusqu’à la sor­tie : Mon cœur bat­tait / Comme celui d’un nou­veau-né.

Et puis, il y a l’énigme du corps malade, cette inter­ro­ga­tion de chaque instant à l’écoute d’un cœur bat­tant : Mon cœur a un rythme / Une vitesse à lui / Qui a con­nu une griffe / Une grat­te dans le disque.

Voici un poème au plus près de la vie, écrit sur cette ligne de crête où soudain elle bas­cule. Un coup de cœur !

Jean Jau­ni­aux

Plus d’information