La petite mort du texte

Un coup de cœur du Car­net

Georges EEKHOUD, Voy­ous de velours ou L’autre vue, pré­face de Jacques Izoard, post­face ce Paul Aron, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2024, 240 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–600‑8

eekhoud voyous de velours ou l'autre vue« Mais non, que me voulez-vous à moi qui ne saurais vous pein­dre, ou vous mod­el­er, ou vous dire en vers et en musique, aus­si beaux, aus­si suaves, aus­si éblouis­sants et bal­samiques que je vous sens et que je vous vois ! » Mais oui, que lui veu­lent-ils ces Voy­ous de velours qui ont don­né le titre à ce roman de Georges Eekhoud lors de son édi­tion en 1926 à la Renais­sance du livre (inti­t­ulé L’autre vue quand il a paru aux édi­tions Mer­cure de France en 1904), que lui veu­lent-ils, ces jeunes mar­gin­aux des quartiers pop­u­laires de Brux­elles ? En réal­ité, on ne l’apprendra guère. Et là, de toute façon, n’est pas la véri­ta­ble rai­son de cette cita­tion, de cette ques­tion, qui est avant tout l’énonciation de la poli­tique et de la poé­tique éro­tique du livre. Ce que « lui » recherche, ce qu’il leur prend et leur donne, c’est là que tout se joue. S’écrit.

Mais d’abord deman­dons-nous qui se cache der­rière ce « lui » ? Au moins deux répons­es sont pos­si­bles. Une pre­mière, si l’on suit la voie nar­ra­tive, une sec­onde, si l’on se met à l’écoute de la voix créa­trice. En ce qui con­cerne la nar­ra­tion, elle est à la fois menée par « l’honorable député Bergmans » qui, d’une cer­taine façon, cherche à met­tre de la rai­son dans la dérai­son qui aurait saisi Lau­rent Pari­dael. Il est déposi­taire du jour­nal de ce dernier. En recopie de longs extraits, ce qui fait de « lui », Lau­rent Pari­dael, un sec­ond nar­ra­teur. Celui-ci est un bour­geois déchu et per­du pour les bien-pen­sants qui a préféré la fange des bas quartiers à la frange des canapés des salons cul­tivés. Déjà per­son­nage prin­ci­pal de La nou­velle Carthage, il s’immisce « dans l’intimité des vagabonds, des hors la loi, des voy­ous, des mangeurs de vent et des buveurs de pluie »[1] en y cher­chant « plus de beauté et plus de bon­té »[2]. Il en exalte les valeurs sans chercher à ren­vers­er l’ordre social : il ne croit qu’à la révolte indi­vidu­elle et souhaite que rien ne change : « Je trou­ve ces bour­geois, aus­si hor­rip­i­lants qu’ils soient, néces­saires pour­tant à mes besoins esthé­tiques, en ce sens qu’ils ser­vent de repous­soir à mes délec­tables va-nu-pieds ». Ces « êtres incultes et dépe­nail­lés, beaux de la beauté pri­mor­diale, brutes libres et impul­sives », il les côtoie, les accom­pa­gne dans leurs beu­ver­ies, leurs séances de sport, il assiste à leurs joutes, à leurs méfaits, à leurs joies, à leurs douleurs, par­fois il les affleure, les effleure, mais jamais il ne fera par­tie inté­grante de leur groupe (social). Il restera plus voyeur qu’acteur. Nar­ra­tive­ment, il ne se passe guère de choses dans ce pour­tant très pas­sion­nant roman.

Son réel événe­ment (qui ne faib­lit pas avec les années) est l’avènement sans cesse recom­mencé d’une écri­t­ure qui fraie par­mi les sujets, les objets du désir de Georges Eekhoud, que l’on peut penser être le sec­ond « lui » de la ques­tion citée en ouver­ture de cet arti­cle. Ce que veut Georges Eekhoud, c’est avant tout les écrire. Les faire advenir, les ren­dre par son écri­t­ure, comme le pein­tre par son pinceau et le sculp­teur par son ciseau. Écrire sans figer leur société, ses codes, ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qui se passe entre eux, les dépasse, cette sorte de charme fou et char­nel qui se dégage tant de leurs tenues que de leurs déam­bu­la­tions, de leur révolte sans cause, de leurs méfaits et de leurs dans­es ensem­ble. Et plus que cela même : aller frot­ter son écri­t­ure à leur sen­su­al­ité jusqu’à l’ivresse, la jouis­sance, l’épuisement. Une petite mort qui sac­ri­fie Lau­rent Pari­dael, le per­son­nage, pour que George Eekhoud, l’écrivain, reprenne pied dans le cours bour­geois de son monde lit­téraire.

Michel Zumkir


[1] Vic­tor BASCH, cri­tique parue dans Le Siè­cle et reprise dans la réédi­tion de Voy­ous de velours parue au édi­tions GayK­itschCamp, 2015.

[2] Paul ARON, dans la post­face de l’édition de la col­lec­tion « Espace Nord », p. 218.


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