Jean JAUNIAUX, Le jugement des glaces, M.E.O., 2024, 176 p., 19 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782807004559
Depuis la parution de son premier recueil de nouvelles, Le pavillon des douanes (2006), Jean Jauniaux trace souvent son chemin dans le sable de la côte belge, avec une prédilection pour Saint-Idesbald, la station balnéaire où Paul Delvaux avait élu domicile. Si l’essentiel de son nouveau roman s’y déroule, c’est à Bruxelles qu’il débute, au bord du canal. C’est là que Barthélémy, enseignant de son état, vient trouver la paix lorsqu’il quitte à bout de souffle ses élèves et qu’il pose le regard sur les quelques bateaux qui y sont amarrés. Donner cours lui pèse désormais, à tel point qu’il se surprend à détester les jeunes qui sont en face de lui et qui lui donnent envie de s’enfuir vers d’autres horizons.
Depuis quelques temps, il a repéré un bateau, le Liberty et il vérifie à chaque fois que l’affiche À Vendre y est toujours bien apposée. Sur les quais bruxellois, il se lie aussi d’amitié avec Zanzibar, ancien marin sans bâtiment, qui lui parle de son parcours de débrouille à Bruxelles. De quoi donner matière à Barthélémy pour finaliser le guide qu’il rédige sur base de ses propres errances nocturnes d’insomniaque. Le succès du livre une fois publié lui permet de quitter l’enseignement, d’acheter le Liberty et d’en confier la rénovation à Zanzibar. Et surtout de réaliser son rêve : s’installer sur la côte belge à Saint-Idesbald. En faisant les démarches pour la rénovation d’une villa à l’abandon, il fait la connaissance de Van Drogenbos, juriste au service communal de l’urbanisme qui s’est spécialisé dans la résistance aux projets immobiliers qui profanent le littoral. Alors qu’il s’apprête à se poser dans sa nouvelle demeure pour reprendre ses travaux d’écriture, une rencontre va faire basculer sa vie. Nous sommes à l’époque de l’évacuation de force du camp de Sangatte et il croise sur la plage un groupe de Tchétchènes sans papiers. La côte étant riche en bâtiments inoccupés durant l’hiver, il les installe dans un sous-sol à l’abri des regards. C’est là aussi le début d’une autre belle amitié nourrie d’entraide et de confiance. Avec eux, Barthélémy retrouve une joie de vivre et le plaisir d’enseigner lorsqu’il investit un hôtel abandonné et qu’il y ouvre une classe pour ses nouveaux amis. Après tout, l’Angleterre où ils rêvent de s’installer n’est pas très loin et le Liberty pourrait bien faire l’affaire ….
On l’aura compris, Jean Jauniaux fait la part belle à la fraternité et à la solidarité dans cette fable moderne qui tourne le dos au désenchantement ambiant. Il y a dans ces pages une forme d’allégresse qui s’assume et qui sonne juste. On se prend d’amitié pour les naufragés et leur volonté d’affronter les aléas de la vie en prenant appui les uns sur les autres. Dans cette galerie de portraits, on croise des personnages chers à l’auteur, celui de l’écrivain, bien sûr, mais aussi du sans-abri et du sans-papier, et, plus globalement, de ceux qui se trouvent en lisière du la société pour des raisons diverses. Et Le jugement des glaces me direz-vous ? La clé de ce titre énigmatique vous sera donnée et, avec elle, la preuve ultime du plaisir et de la force que l’on peut trouver à nager ensemble à contre-courant.
Thierry Detienne