Le promeneur d’Ostende

Pierre CORAN, Ciels d’Ostende, Arbre à paroles, 2024, 86 p., 13 €, ISBN: 978–2‑87406–740‑2

coran ciels d'ostendeOstende, où la mer aban­donne, longe et débor­de la terre, joint à la géo­gra­phie les ombres du mythe. Les sou­venirs des écrivains, des pein­tres, des musi­ciens se mêlent au coin des rues où s’engouffre le vent. Au fond des bars déserts, le car­naval des masques rôde et, au bout de la digue, la lueur per­due d’une lanterne rend la plage à jamais au pinceau de Spilli­aert. Ostende, ce sont aus­si les enfants, jeunes et vieux, aux tables des glac­i­ers ; les ritour­nelles de la plage ; les familles en marge de leurs vies ; les rit­uels pré­cis du port et, par-dessus, le ciel à l’infini.

Pierre Coran par­court cet univers, réveil­lant les sou­venirs au rythme de sa marche, con­tem­plant, amusé, les jeux du quo­ti­di­en, cap­turant un détail, une idée et se lais­sant hap­per par l’immensité du ciel et de la mer. Dans cette déam­bu­la­tion, il croise Ensor dont la présence spec­trale débor­de l’espace défi­ni de sa mai­son :

Les ciels d’iris d’Ensor
étoilent sa Mai­son
et par-delà les murs
et l’espace défi­ni,
Ils se créent une ambiance
que nour­rit le silence.

Il médite sur la Beauté dans le Musée d’Art mod­erne où les pein­tres hèlent les vis­i­teurs « comme autant de signets dans une bible austère ». Il marche sur les vers de Pes­soa gravés en let­tres de pierre sur la digue, mise en écho sans fin de la mer et du texte. Puis revient vers le Casi­no, immor­tal­isé par Jean Roger Caus­si­mon et Léo Fer­ré, qui lui inspire une réflex­ion sur les sécu­rités des vies séden­taires et la lib­erté nomade. La ville appa­raît ain­si comme un inter­texte, une voie d’inspiration et de res­pi­ra­tion où chaque détail est l’élément d’un tableau qui sans cesse se refait : « Et si le ciel d’Ostende si changeant / était la palette d’un pein­tre géant ? ». L’écrivain se fait le trans­posi­teur de l’intensité poé­tique de l’espace qui l’entoure, la sai­sis­sant touche après touche. Il marche à l’inconnu, voyageur immo­bile dans la ville et en lui-même.

Je marche dans Ostende sans savoir où je vais.
Une hor­loge fleurie, un mât, une stat­ue
me font chang­er de rue.
Au port qui ceint la gare, tout incite au départ :
les trains comme impa­tients sur leurs rails par­al­lèles
et un fer­ry qui trône en marge des voiliers.

Mais la ville et mes pas me poussent vers la mer.
Je m’y retrou­ve assis et las d’avoir marché,
pro­mu, yeux grands ouverts, par la magie d’un banc,
sans bil­let et sans file,
voyageur immo­bile.

Cette ville ouverte et ten­due vers l’ailleurs est le lieu où celui qui dit s’être longtemps sen­ti « l’étranger de lui-même » peut se retrou­ver, car être à Ostende, c’est être partout, au cœur d’un mou­ve­ment réguli­er, imprévis­i­ble et per­ma­nent qui ani­me le paysage. Cette ville-flux crée un allège­ment soudain, celui du poids des ans. Le recueil prend ain­si la forme d’une mosaïque d’instantanés dans laque­lle affleure la sen­sa­tion d’un mir­a­cle sim­ple et renou­velé :

Chaque aube en moi est une aubaine,
celle de m’éveiller vivant.

La ville rend à la vie, à la sen­sa­tion de la vie autour de soi et en soi. La prom­e­nade du poète est la quête d’une épiphanie, celle de « l’instant mag­ique », où les con­traires s’allient, où le jour se mêle à la nuit, où la terre et le ciel devi­en­nent indis­tincts grâce au pont de la mer. La fugi­tiv­ité paraît alors per­pétuelle tan­dis que les non-dits de la vie, les regrets, les sou­venirs épais s’éliment.

Ain­si les ciels d’Ostende de Pierre Coran offrent-ils une série de cro­quis aux tonal­ités méta­physiques, un chant d’amour à la ville et au paysage dans lequel le poète se fond. Dans les dernières pages du recueil, le ciel se fait miroir. L’homme se con­tem­ple en le regar­dant, y trou­ve la métaphore de ce qu’il est, de ce qu’il rêve. Le ciel est la page la plus vaste. Il y lit son désir de met­tre en mots les images et de les offrir en partage.

François-Xavier Lavenne

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