Quelqu’un qui me ressemble enfin, qui me reconnaît

Un coup de cœur du Car­net

Emmanuelle PIROTTE, Au bord du monde, École des loisirs, coll. « M+ », 2024, 144 p., 13,50 € / ePub : 9,49 €, ISBN : 978–2‑211–33720‑5

pirotte au bord du mondeCes deux-là, tout les sépare. Ils ne se con­nais­sent pas.

En tout cas leurs familles n’ont rien à se dire. Un peu comme les Capulet et les Mon­taigu mais sans qu’il y ait eu haine ou affron­te­ment. On est en Angleterre, là où la nature de lan­des et de falais­es peut être sauvage comme un héros de tragédie shake­speari­enne, et où dans de petites villes indus­trielles gris­es, les jeunes cherchent le sens de l’existence.

Notre Roméo, c’est Ter­rence. Un grand ado rêveur et imag­i­natif, intel­li­gent comme rarement, trop doux pour le monde sco­laire. Trop obéis­sant aus­si envers ses par­ents petits-bour­geois dont la sévérité frise le har­cèle­ment.

Et Juli­ette, c’est Trin­i­ty. Tout le con­traire. 15 ans, boule d’énergie et de reven­di­ca­tion. Nor­mal pour une fille de la com­mu­nauté gyp­sy promise à son cousin. Pour cela, pour hon­or­er cette tra­di­tion du mariage qui remonte du fond des âges, elle doit arrêter l’école, elle qui aime tant la poésie et la géo­gra­phie. Elle doit cess­er d’apprendre à devenir elle-même.

Pas ques­tion.

Mais à qui, à quoi m’adresser ? Je ne crois pas au dieu des chré­tiens, ni à per­son­ne qui réponde de près ou de loin à son sig­nale­ment. Alors je prie l’eau, les plantes, les roches et le ciel, je prie le vent et le brouil­lard.

La solu­tion, pour tous les deux, c’est la fuite. Pour com­mu­nier avec la nature, marcher sans but, humer l’air et s’arrêter quand on a faim. Et bien sûr, pour se ren­con­tr­er et s’aimer. Pour tout don­ner à l’autre. Être soi. 

En soi, cette his­toire ultra-roman­tique, c’est celle de l’humanité, c’est la ful­gu­rance de deux jeunes qui se décou­vrent, veu­lent vivre inten­sé­ment mais trou­vent leur amour con­traint par les lim­ites idiotes de la bien-pen­sance et de principes édu­cat­ifs. Emmanuelle Pirotte, qui pub­lie ici son pre­mier roman pour la jeunesse, tran­scende cette ren­con­tre de deux âmes qui s’accrochent l’une à l’autre par un ton rageur (rageux dis­ent les jeunes !) et une langue âpre et vigoureuse. Le texte est puis­sant, émail­lé de références à la musique, à la poésie, à tout un univers cul­turel anglo-sax­on qu’on sent cher à l’autrice.

Emmanuelle Pirotte a déjà beau­coup écrit sur la lib­erté et la trans­gres­sion des règles. Elle a aus­si déjà touché les jeunes au cœur en rem­por­tant – par­mi de nom­breuses récom­pens­es – le prix des Lycéens de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles avec Today we live, en 2015. S’adressant cette fois explicite­ment aux jeunes ados, le roman Au bord du monde offre à ce pub­lic le souf­fle vital et l’exaltation dont il a besoin pour grandir.

Car­o­line Berg­er

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