La fiancée d’Icare

Cather­ine LOCANDRO, Mon amie Léno, Syros, 2024, 293 p., 16,95 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑7485–3847‑2

locandro mon amie lenoMon amie Léno relate la vie d’Hélène Bouch­er, la célèbre avi­atrice française décédée à 26 ans. Son his­toire est racon­tée par Dol­ly, une amie d’enfance, qu’elle a ren­con­trée à l’école après la guerre de 1918. Dès son plus jeune âge, Hélène, surnom­mée Léno, révèle un grand esprit d’indépendance, un car­ac­tère rebelle sans con­ces­sion et un attrait pour le risque. Elle man­i­feste tôt le désir impérieux d’un suc­cès absolu, qui laisse présager une vie légendaire…

Tu n’él­e­vais pas la voix, tu ne fai­sais pas de « gross­es colères » comme les enfants de ton âge, et tu pleu­rais rarement. Il émanait de toi une autorité naturelle, une volon­té farouche de suiv­re ton pro­pre chemin, « toute seule ». Face aux refus de tes par­ents, tu insis­tais jusqu’à ce que, plus amusés que con­trar­iés face à tes grands yeux bleu-gris qui ne cil­laient guère, ils finis­sent par céder. C’était pour eux un éton­nement quo­ti­di­en de voir tant d’énergie et de déter­mi­na­tion con­tenues dans un si petit corps.

Léno décide de met­tre fin à ses études sec­ondaires afin d’être libre le plus rapi­de­ment pos­si­ble. Ne souhai­tant dépen­dre de per­son­ne, elle n’est pas intéressée par le mariage ou la vie de famille, elle se lance alors dans des petits boulots où elle s’ennuie rapi­de­ment et com­mence à fréquenter les pilotes, la guerre ayant don­né ses let­tres de noblesse à l’aviation.

En 1930, elle réalise son bap­tême de l’air et une évi­dence la frappe : elle veut devenir pilote. Un objec­tif ambitieux dans un milieu d’hommes, qu’à cela ne tienne, même si c’est un méti­er risqué et si elle n’a pas d’argent, elle décide de pour­suiv­re son rêve en fréquen­tant assidû­ment les pilotes et mécani­ciens, qui remar­quent son intérêt sincère pour l’aviation et sa patience déter­minée face aux obsta­cles.

Grâce à l’appui d’un ami pilote, elle obtient une bourse pour pass­er le brevet de pilote de tourisme. Le brevet réus­si bril­lam­ment, elle décide de pass­er celui de trans­port pub­lic pour pou­voir être accom­pa­g­née de pas­sagers. Elle réus­sit tout ce qu’elle entre­prend, mal­gré le manque de fonds néces­saires ou d’heures d’entraînement. Rien ne la décourage, ni les refus à ses deman­des d’aides, ni les mis­es en garde de ses proches inqui­ets face aux risques qu’elle prend.

Sa péri­ode de for­ma­tion ter­minée, elle est désor­mais habitée par une obses­sion : bat­tre tous les records (voltige, raids longue dis­tance, records de vitesse et d’altitude…). Rien ne l’arrête, pas même le brouil­lard, les atter­ris­sages en urgence, le tra­vail bâclé des mécani­ciens, le rap­a­triement de son avion en panne dans un pays étranger. Elle est tou­jours fauchée, mais dans son élé­ment. Elle ne se plaint pas, elle avance avec ténac­ité.

Dans ce roman pour la jeunesse, Cather­ine Locan­dro nous donne à lire une his­toire se situ­ant à la lisière de la biogra­phie romancée et du roman d’aventures. Le réc­it est relaté à la deux­ième per­son­ne par Dol­ly, une amie dévouée qui ne livre aucun détail sur sa pro­pre vie et s’efface com­plète­ment au prof­it de la célèbre avi­atrice. Ce choix nar­ra­tologique induit une forme de dis­tance per­ma­nente vis-à-vis de l’héroïne, qui s’essouffle quelque peu avec le style expli­catif de l’autrice.

Cather­ine Locan­dro a effec­tué des recherch­es détail­lées sur Hélène Bouch­er et le milieu de l’aviation, ce qui nous invite à palper l’envers du décor et la vie dif­fi­cile que peut cacher un pal­marès de belles vic­toires.

L’impossibilité d’être embauchées par les com­pag­nies aéri­ennes, le manque de con­fi­ance des con­struc­teurs à notre égard, les meet­ings et les bap­têmes qu’il faut mul­ti­pli­er, sou­vent au détri­ment de notre pro­pre sécu­rité, le coût exor­bi­tant des entraîne­ments, de l’essence… Sans par­ler de l’achat d’un avion ! Je lui ai rap­pelé le cas de cette pau­vre Léna Bern­stein qui, inter­dite de vol, pour­suiv­ie par les huissiers et à bout de forces, s’est lais­sé mourir dans le désert algérien lors de ce qui devait être son dernier raid…

Cette des­tinée hors norme nous rap­pelle aus­si que même si l’on entre dans l’Histoire, réalis­er son rêve peut être semé d’embûches. Les épreuves révè­lent les pas­sions et les per­son­nal­ités fortes…

Séver­ine Radoux

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