Jusqu’où s’abandonner ?

Pierre GUYAUT-GENON, J’ai peur de mourir si je vis trop longtemps, Lamiroy, 2024, 268 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87595–936‑2 

guyaut genon j'ai peurIls sont cinq à s’être inscrits auprès d’une société qui organ­ise des ses­sions rési­den­tielles de développe­ment per­son­nel des­tinées à des cadres d’entreprise. Pen­dant une semaine, ils rompent tout con­tact extérieur, doivent taire leur nom et celui de la société qui les emploie, remet­tent à l’accueil leurs smart­phone et tablette. Leur emploi du temps leur est annon­cé au fil de la journée : séances de mus­cu­la­tion, de course à pied, de relax­ation, dis­cus­sions et ani­ma­tions en groupe et entre­tiens thérapeu­tiques indi­vidu­els avec un médecin et psy­cho­logue. Quant aux repas, ils sont essen­tielle­ment à base de fruits et de légumes, générale­ment sans alcool. L’objectif annon­cé est de leur appren­dre à déstress­er en adop­tant une meilleure hygiène de vie.

Dans cet hale­tant huis clos (le cen­tre dis­pose d’infrastructures sportives privées), les per­son­nal­ités se révè­lent, les masques tombant vite lorsque cha­cun est poussé dans ses retranche­ments. Tôt ou tard, il n’est pas pos­si­ble de faire bonne fig­ure en tout, les rival­ités s’aiguisent, des alliances se nouent, les langues se délient. D’autant que les cinq par­tic­i­pants sont rejoints en cours de stage par une nou­velle recrue qui a été licen­ciée par un des cadres. Lors des séances de thérapie, les par­tic­i­pants sont enclins aux con­fi­dences quand ils ne sont pas ébran­lés par les obser­va­tions et les inter­ro­ga­tions du psy­cho­logue qui vien­nent à bout des dernières résis­tances.

Les dia­logues occu­pent une place impor­tante dans J’ai peur de mourir si je vis trop longtemps qui  nous offre une forme de compte-ren­du de chaque journée. Les échanges ver­baux sont ciselés et d’une vivac­ité peu com­mune qui frise avec le morceau de bravoure, avivés par les ten­sions rela­tion­nelles et la volon­té con­stante des ani­ma­teurs de men­er cha­cun au-delà de ses lim­ites. Les entre­tiens thérapeu­tiques qui nous sont relatés offrent quant à eux une mise en per­spec­tive qui invite à dépass­er les apparences. Plus d’une fois, la dis­ci­pline ali­men­taire stricte et les con­traintes imposées lais­sent croire que l’un des par­tic­i­pants va cra­quer, que nous allons avoir droit à un règle­ment de comptes débridé.

Au terme de la ses­sion, alors que les par­tic­i­pants se sépar­ent et renouent con­tact avec l’extérieur, non sans qu’on leur ait pro­posé d’opter pour un suivi, on est porté à penser que Pierre Guyaut-Genon nous a brossé un tableau d’époque qui nous inter­roge sur notre monde dom­iné par l’obsession de la per­for­mance, les con­séquences pour ceux à qui on impose ces normes et pour leur per­son­nel. Mais aus­si, sub­tile­ment, sur les lim­ites des méth­odes d’animation et les con­traintes, très sou­vent con­sen­ties, qui n’en sont somme toute jamais que le trou­blant pro­longe­ment.  

Thier­ry Deti­enne

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