La douleur

Jean Marc TURINE, Le cahi­er de David Jan­napol­li, Metrop­o­lis, 2024, 312 p., 12 €, ISBN : 9782883402171

turine le cahier de david jannapolliDans Révérends Pères paru en 2022 aux édi­tions Esper­luète, Jean Marc Turine expli­quait qu’à la source de ses livres, de ses films et de ses créa­tions radio­phoniques fig­u­rait sa ren­con­tre avec « des femmes ou des hommes qui ont con­nu des appren­tis­sages de vie douloureux, inhu­mains voire trag­iques. » Qu’il les écoute et leur donne la parole. Cette fois encore, dans son nou­veau roman, Le cahi­er de David Jan­napol­li. Nous pou­vons y ajouter le trau­ma­tisme des agres­sions sex­uelles répétées qu’il a subies jeune garçon et racon­tées, sous forme de réc­it, dans Révérends Pères.

Dans Le cahi­er de David Jan­napol­li, la parole se méta­mor­phose en écri­t­ure poly­phonique – tous les per­son­nages écrivent, d’une façon ou d’une autre, leur part de l’histoire avec David Jan­napol­li. Ils évo­quent les souf­frances de la perte, de la guerre, du viol ; les dégâts sur l’être humain qui, pour panser ses blessures, peut faire com­mu­nauté (ou famille) le temps d’un temps. Mais pas tou­jours, et pas longtemps. Quand la destruc­tion se met en bran­le, impi­toy­able­ment elle aboutit son œuvre. Gan­grène déposée en des êtres sans qu’ils ne deman­dent rien. Sans que nous ne deman­dions rien bien sou­vent, et sans défense face à la sournois­erie et la puis­sance de l’ennemi.

Le cœur du roman, comme son titre l’indique, c’est le cahi­er de David Jan­napol­li, dix-sept, dix-huit ans, mal­traité par un curé, qu’il appelle le mon­sieur en noir, en robe noire, avec la robe de chat crevé. David Jan­napol­li : Apol­li de son vrai nom, patronyme qu’il a fait précéder de Jeanne, le prénom de sa mère, tuée : David Jan­napol­li, humil­ié, vio­lé, et plus encore. Ce curé lui a tout pris. Lui a tout fait per­dre, l’enfance et l’avenir même. Il voudrait l’anéantir à son tour. David le racon­te dans son cahi­er, ain­si que la douleur dans son cœur, son aspi­ra­tion à dis­paraître, à devenir oiseau, ou le vent. Il écrit pour ne pas oubli­er, comme il peut, un texte morcelé, lui le désac­cordé ne peut pas con­naître les règles d’accord orthographique ; il écrit des phras­es écartelées, trouées par le manque, avec des mots martelés, répétés ; il écrit la dévas­ta­tion qu’est sa vie et la ren­con­tre avec la famille du doc­teur Régn­ian, un doc­teur généreux, révolté, alcoolique.

turine 5 rue saint benoit metropolisDavid n’écrit pas que dans son cahi­er, il par­le aux arbres aus­si ; il pour­rait faire par­tie de la fratrie des « broth­ers and sis­ters », la bande d’enfants de La pluie d’été de Mar­guerite Duras. Une œuvre qui avait son orig­ine dans un texte Ah ! Ernesto (cité dans le roman) devenu le film Les enfants, sur lequel a tra­vail­lé Jean Marc Turine, ain­si qu’il le racon­te dans 5 rue Saint-Benoît, 3eme étage gauche, Mar­guerite Duras, réc­it sur son his­toire ami­cale avec l’écrivaine et son fils Jean Mas­co­lo (Outa) pub­lié une pre­mière fois en 2006 et réédité, dans une ver­sion aug­men­tée au print­emps de cette année. On ne peut qu’en con­seiller la lec­ture à toutes celles et ceux qui veu­lent une ver­sion sans mytholo­gie ni idol­âtrie des 20 dernières années de la vie de Mar­guerite Duras, avant qu’elle ne devi­enne mon­di­ale, comme elle le dit, et après.

D’ailleurs ce qu’écrit Jean Marc Turine dans Le cahi­er de David Jan­napol­li sur l’alcool sem­ble abreuvé à sa fréquen­ta­tion de l’autrice. Un autre roman de celle-ci, Le ravisse­ment de Lol V. Stein, tra­vaille des pas­sages du roman de Jean Marc Turine. Claire, la fille du doc­teur, amoureuse de David, sera ravie à elle-même à cause de l’amour, de l’absence, de la mort. Mais davan­tage que l’œuvre de Mar­guerite Duras, ce sont les pro­pres textes de Jean Marc Turine qui hantent Le cahi­er de David Jan­napol­li, comme s’il était le vaste palimpses­te des livres précé­dents. Des obses­sions de l’auteur telle­ment sen­si­ble à la douleur, la sienne et celle des autres. Telle­ment épris de jus­tice. Et qui l’écrit si digne­ment et si inven­tive­ment.

Michel Zumkir

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