Clochard céleste

Marc MEGANCK, Mys­tifi­ca­teur !, F dev­ille, 2024, 237 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑87599–096‑9

meganck mystificateurMarc Meganck n’a pas encore cinquante ans mais sa fiche Wikipé­dia donne le tour­nis. Des dizaines de titres pub­liés, du roman à la nou­velle ou à l’essai, du polar à Brux­elles en pas­sant par l’archéologie. Un graphomane ?

J’irai tir­er sur vos tongs, un micro-roman paru chez le même édi­teur, F dev­ille (sans point ni majus­cule, une mai­son qui monte), était un pur plaisir de lec­ture ; une curiosité vive a précédé l’entame de Mys­tifi­ca­teur !, dopée dès la qua­trième de cou­ver­ture : l’auteur s’inspire de faits réels et va ten­ter de recon­stituer le par­cours aven­tureux et « rocam­bo­lesque » d’un red­outable faus­saire, qui a réus­si à bern­er les autorités belges et français­es, chas­sé l’Atlantide…

Le début du réc­it est émou­vant et plutôt Feel Good. Lequeux, un médecin lié­geois, partage sa pas­sion avec son jeune fils Léon, un enfant né juste avant l’ouverture du 20e siè­cle, et l’entraîne qua­si tous les dimanch­es dans des excur­sions archéologiques. Mais, un jour, un effon­drement de ter­rain…

Hia­tus. On retrou­ve Léon des années plus tard, il a survécu, il sil­lonne, il fouille, il a per­du son père, sans doute beau­coup trop tôt, mais il vit avec une mère qui l’adore, arcbouté à la flamme qui lui a été trans­mise. La suite ? Marc Meganck, de manière très flu­ide, claire, vive, va nous entraîn­er à galop­er der­rière son héros, sans temps mort, à décou­vrir les car­refours qui vont le faire dériv­er du tal­ent hors pair à exhumer pointes de flèch­es et silex préhis­toriques jusqu’au désir d’aider un peu, beau­coup, à la folie la sci­ence et ses théories. En façon­nant des objets, en enrichissant des sites, en trafi­quant ses car­nets de bord, etc.

L’atmosphère du réc­it est onirique. Il est ques­tion du grand égyp­to­logue Jean Capart ou du tré­sor de Toutankha­mon, de l’Atlantide, etc. Jusqu’à un point d’acmé, au Maroc, où les autorités colo­niales français­es hissent notre Léon Lequeux nation­al sur un pavois, per­suadées que ses décou­vertes vont ressus­citer le mythe pla­toni­cien. Le luxe, les applaud­isse­ments, la recon­nais­sance médi­a­tique. Mais, en Bel­gique, un véri­ta­ble sci­en­tifique, Edmond Rahir, doute et se penche sur les pre­miers exploits de Léon, tous accom­plis sans témoin, se décide à inves­tiguer…

Au-delà du roman d’aventures, Mys­tifi­ca­teur ! inter­pelle et sec­oue, car Marc Meganck nous assène des invari­ants humains, à la fois atem­porels et douloureuse­ment actuels. Nous avons tous, hélas, croisé des Léon immergés dans le bluff, l’impatience de la recon­nais­sance et du pou­voir. Inca­pables de se résoudre au temps long et à l’effort intense. Des adeptes de la des­ti­na­tion, somme toute, et non du voy­age. Prêts à tout pour y par­venir. Au plus vite, au plus haut. Et nous n’observons que trop, hélas encore, des foules, des médias, des par­ti­c­uliers préférant rêver, être dupés en majesté plutôt que de recevoir des leçons grisâtres de sobriété et d’efficacité. 

Au-delà de l’aventure et de l’histoire, des mille et une infor­ma­tions dis­til­lées, des appétits de lec­tures com­plé­men­taires sus­cités, Mys­tifi­ca­teur ! inter­roge sur la folie, la tragédie de notre con­di­tion, la dif­fi­culté à saisir les pos­si­bil­ités de rédemp­tion qui se ten­dent sur nos routes. Léon était né sous les meilleurs aus­pices, « fils de bonne famille élé­gant, intel­li­gent, ambitieux ». Et pour­tant… Son dia­logue final avec le juge Blan­chard est dévas­ta­teur :

- Qui êtes-vous donc pour espér­er pass­er à la postérité ?
- Léon Lequeux.
- Mer­ci de me le rap­pel­er, Mon­sieur ! Mais encore ?
- Il y a longtemps, j’étais archéo­logue.
- Vous m’en direz tant ! Pour ce tri­bunal, vous n’êtes con­nu que pour des vols hon­teux… et comme pili­er de comp­toir d’un café mal famé du quarti­er des Marolles.
- Au moins avez-vous enten­du par­ler de moi.
- Espérons que ce soit la dernière fois ! 

Les dernières lignes écrites par Marc Meganck, avant une post­face, se réper­cu­tent à l’infini dans la cav­erne de nos imag­i­naires. On croirait enten­dre l’assassin de John Lennon, ou un ter­ror­iste. Y a‑t-il une mal­adie de l’inadéquation et du besoin de faire par­ler de soi ? Quel est ce trou noir de l’humanité que Mys­tifi­ca­teur ! enveloppe et déploie ? Jusqu’à nous plonger dans une hor­reur mutique.

Philippe Remy-Wilkin

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