Entre tout et rien, la collection…

Un coup de cœur du Car­net

Jan BAETENS, Un monde à col­lec­tion­ner, Herbe qui trem­ble, coll. « D’autre part », 2024, 216 p., 18 €, ISBN : 978–2‑491462–77‑2

baetens un monde a collectionnerUne fois n’est pas cou­tume, com­mençons par l’excipit : « Les col­lec­tions, comme le monde, sont faites pour aboutir à des livres ». Ce n’est pas spoil­er Un monde à col­lec­tion­ner, le dernier essai de Jan Baetens, que d’en citer d’emblée la con­clu­sion ; c’est au con­traire annon­cer que la promesse sug­gérée par sa cou­ver­ture et son titre est par­faite­ment tenue.

Deux cents pages, et encore, avec des images de ci de là, on pour­rait croire que c’est bien peu pour abor­der un sujet d’une telle ampleur. La manie de rassem­bler, de con­serv­er, de pos­séder, peut en effet pren­dre des allures d’entretien infi­ni avec un réel qui, pour les esprits mani­aques, devient le cadre d’une immense chas­se au tré­sor où dénich­er l’objet man­quant, la pièce unique, l’introuvable que l’on veut, coûte que coûte, rien que pour soi. Mais l’objectif du mod­este et dis­cret Jan Baetens n’est d’épuiser ni son sujet ni son lecteur. Il sait que l’exhaustivité est l’ennemie de la com­plé­tude. Quand la pre­mière s’enferme au risque de ran­cir dans des listes et des réper­toires, rongée par l’anxiété de la lacune, la sec­onde per­met de touch­er à l’idéal de la total­ité et rime mieux avec pléni­tude.

Voilà pourquoi, au lieu de con­stituer un musée imag­i­naire débor­dant de toutes parts, Baetens a préféré installer un dis­posi­tif qui nous promène dans l’atmosphère des col­lec­tions, par­tant leur esprit et leur âme. On ne trou­vera donc pas dans cet opus­cule de réca­pit­u­latif des noms de col­lec­tion­neurs – broéphiles, tyrosémio­philistes et autres pla­co­mu­sophiles – ni de por­traits de bib­liomanes com­pul­sifs ou d’entasseurs de Bugat­ti en hangar secret. Mais des invi­ta­tions à relire (presque toutes) les Aven­tures de Tintin et (irréfutable­ment tout) Michel Butor. Des feuil­letages qui ont tout de l’effeuillage quand il s’agit du mag­a­zine Nous deux. Des effrac­tions dans les 1003 hôtels vis­ités par Nathalie H. de Saint Phalle. Des égare­ments muséaux en com­pag­nie des cousins Gam­boni. Une exégèse à nulle autre pareille des exem­ples recueil­lis par Mau­rice Gre­visse dans le Bon usage.

En prise avec les ini­tia­tives les plus con­tem­po­raines – et bien sûr héritées de Duchamp et Debord – Jan Baetens nous fait partager son inépuis­able éru­di­tion de l’anecdotique et de l’inutile. Dans quelque recueil de poésie rare non mas­si­coté, pour en préserv­er toute l’incongruité, il délais­sera le corps du texte, pour inter­roger les anno­ta­tions man­u­scrites posées par un bouquin­iste à la page de garde. Le beau n’est pas tou­jours au ren­dez-vous, le sérieux non plus, tant mieux puisque l’effet recher­ché ici n’est autre que le plaisir. Plaisir de repro­duire une image qui n’a jamais existé. D’instaurer un rythme au fil des vari­a­tions et des récur­rences qui ponctuent chaque trou­vaille. De pos­séder ce que per­son­ne avant soi n’avait pen­sé à acquérir.

Qu’importe alors la fatal­ité de la dis­per­sion, de la perte ou de la destruc­tion aux­quelles est vouée toute col­lec­tion digne de ce nom. L’important aura été de l’avoir tenue, un moment, sous ses yeux et entre ses mains, avant de la trans­met­tre ou de la per­dre. Nous l’aurons con­sti­tuée, elle nous aura méta­mor­phosés. Son des­tin, comme le nôtre, sera ailleurs. Et au pas­sage, elle nous aura appris que la seule lib­erté, c’est d’être capa­ble de pass­er à autre chose.

Frédéric Sae­nen

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