Archives par étiquette : Jan Baetens

Jan Baetens le sécessionniste

Jan BAETENS, Comme un rat, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2020, 170 p., 15 €/ ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-491462-05-5

« Plus nous avançons dans une langue et plus son mystère s’épaissit. » Voici l’un des aphorismes que l’on peut glaner au fil de la déambulation à laquelle nous convie Jan Baetens, chasseur subtil de raretés – mais, une fois atteint un certain seuil de littérarité, quel livre ne devient pas un hapax ? La phrase énonce une vérité, pourtant sa limpidité formelle suffirait à en contredire le sens. Et voilà justement où se situe le charme irréductible de l’écriture de Jan Baetens : elle ose dire en toute clarté l’opacité la plus profonde des mots et des textes. Elle se fait passeuse d’énigmes en traversant d’un pas primesautier des labyrinthes qui feraient suinter d’angoisse d’autres plumes, prétendument plus sérieuses, plus stylées. Continuer la lecture

L’espace en regardant devant soi

Jan BAETENS, Ici, mais plus maintenant, photographies de Milan Chlumsky, Impressions nouvelles, 2019, 112 p., 12 €, ISBN : 978-2-87449-686-8

Une des fonctions de la poésie est de trouver le point d’intensité des choses.

La force minérale du monde, et la vivacité fragile des images et des mots, constituent un seul et complexe champ d’investigation.

Le métier unique de Jan Baetens, sa passion et son originalité foncière, consistent à capter et à refléter la diversité irrésistible du monde dans de petits miroirs solaires, des post-it magnétiques, qu’il dispose un par un autour de lui, avec une science d’abeille fouisseuse.

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Il n’y a pas que la bataille des éperons d’or

Jan BAETENS, Karel VANHAESEBROUCK, Petites mythologies flamandes, photographies de Brecht Van Maele, préface de Claude Javeau, traduction de Monique Nagielkopf assistée par Daniel Vander Gucht, Lettre volée, 2019, 174 p., 20 € ; ISBN : 978-2-87317-533-7

Une fois n’est pas coutume, le présent ouvrage a été écrit et publié en néerlandais en 2014, avant d’être traduit. L’intérêt de la démarche à la base du livre justifie une recension, d’autant plus que les auteurs, flamands, connaissent parfaitement la culture tant du Nord que du Sud du pays. Jan Baetens a même obtenu le Prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique.

Ces Petites mythologies flamandes s’inscrivent dans la lignée des Mythologies de Roland Barthes. Les auteurs en reprennent les principes. Le mythe n’est pas qu’un récit ancien : la société moderne en produit elle aussi en les renouvelant sans cesse. Et le mythe ne réfléchit pas une vision du monde ; c’est lui qui la produit et l’incarne dans diverses expressions très concrètes. Il est ainsi l’expression actualisée de valeurs éternelles et immuables. Il apparaît donc comme la façon dont une société se voit et se pense. Ces sens cachés, il faut les faire advenir, les rendre conscients ; c’est ce qui fonde et justifie la démarche de ces analyseurs, comme l’a été, du côté francophone, Jean-Marie Klinkenberg dans ses Petites mythologies belges. Continuer la lecture

Le roman-photo : traversée du genre

Jan BAETENS (Textes), Clémentine MÉLOIS (dessins et couleurs), Le roman-photo, Le Lombard, coll. « La petite bédéthèque des savoirs », 2018, 88 p., 10 € / ePub : 4.99 €, ISBN : 978-2-8036-3735-5

Publié dans la dynamique collection « La petite bédéthèque des savoirs » créée par David Vandermeulen, Le roman-photo de Jan Baetens (textes) et Caroline Mélois (dessins et couleurs) explore ce genre hybride, longtemps décrié, auquel Jan Baetens, poète, professeur en sémiotique et en études culturelles à l’Université catholique de Louvain, a donné ses lettres de noblesse. Pionnier des études sur ce genre narratif longtemps méprisé, assimilé à la presse de cœur bas de gamme, Jan Baetens nous fait voyager dans la genèse, les origines du genre. Faisant ainsi un sort aux idées reçues, aux a priori négatifs (proche de la bande dessinée, le roman-photo agencerait des photos stéréotypées à des textes basiques placés sous le signe d’une histoire à l’eau de rose), il retrace son apparition en Italie après la Deuxième Guerre mondiale avant qu’il n’émerge en France (avec le magazine Nous deux). Loin de se résumer à une paralittérature pour ménagères en mal de d’histoires d’amour, il offre une diversité qui fut longtemps méconnue. Étroitement associé au cinéma, le roman-photo baigne dans des origines nimbées de flou. Certains voient dans Cesare Zavattini (le scénariste, entre autres, du Voleur de bicyclette) l’inspirateur de ce genre polymorphe. Afin de le circonscrire, il importe de le définir en le différenciant de deux genres apparentés, le ciné-roman et le roman dessiné.  


Lire aussi : La petite bédéthèque des savoirs, un travail d’expert (C.I. n° 198)


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Sonder les articulations de la poésie

Philippe BECK en conversation avec Jan BAETENS, Réinventer le vers, L’arbre à paroles, coll. « Midis de la poésie », 2018, 26 p., 10 €, ISBN : 978-2-87406-669-6

La collection d’essais des Midis de la poésie propose un dialogue intense et serré entre deux poètes, deux philosophes, deux chercheurs. Jan Baetens interroge Philippe Beck et, à travers leurs échanges, se déploie une réflexion sur la poésie d’aujourd’hui, sur sa place dans la vie de la langue et sa position dans la société.


Lire aussi : « Portes et livres ouverts : Midis de la poésie » (C.I. n° 198)


Philippe Beck propose un portrait du poète en ostéopathe. Le travail du poète fait en effet craquer les articulations de la langue ; il les déplace pour en faire entendre les possibles. Il réfute ainsi l’idée que le poème invente une autre langue. Continuer la lecture

L’amour et la guerre sous l’herbe qui tremble…

Jan BAETENS, Frédéric COCHÉ (gravures), Faire sécession, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2017, 112 p., 14 €, ISBN : 9782918220602
Luc DELLISSE, L’amour et puis rien, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2017, 119 p., 14 €, ISBN : 9782918220596

dellisse amour et puis rien 1Les éditons L’herbe qui tremble à Paris ont à coup sûr eu le nez fin en choisissant Thierry Horguelin pour diriger leur nouvelle collection baptisée « D’autre part ». Passionné de cinéma et de jazz, ancien libraire, chroniqueur, on le connaît avant tout pour le travail de fond qu’il effectue, avec rigueur, dans le monde de l’édition. Chineur invétéré, grappilleur de pépites littéraires oubliées dans les cales des notes de bas de pages, cet arpenteur livresque qui partage son temps entre Montréal, sa ville natale, Bruxelles et Paris est aussi et surtout auteur. On citera au passage l’un de ses derniers ouvrages, Alphabétiques, objet littéraire et ludique qui témoigne de son attachement à la contrainte oulipienne et qu’ont publié, il y a deux ans, les éditions… L’herbe qui tremble. Tir croisé donc qui aboutit aujourd’hui à la publication des deux premiers livres sous sa direction. Une première salve de qualité puisqu’on retrouve deux de nos écrivains confirmés qui partagent une même densité d’écriture mêlant méticulosité du trait, ironie malicieuse et haute teneur poétique. Continuer la lecture

Le top 3 de Pierre Malherbe

La suite de notre rétrospective de l’année. Aujourd’hui : le choix de Pierre Malherbe.


Lire aussi : la fiche de Pierre Malherbe


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Le top 3 de Daniel Simon

La suite de notre rétrospective de l’année. Aujourd’hui : le choix de Daniel Simon.


Lire aussi : la fiche de Daniel Simon


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La lecture entre parenthèses

Un coup de cœur du Carnet

Jan BAETENS, Milan CHLUMSKY (photos), La lecture, Les Impressions Nouvelles, 2017, 74 p., 12€, ISBN : 978-2-87449-460-4

baetens la lectureLa liberté du lecteur a quelque chose de désarmant, justement parce qu’elle est illimitée, inconditionnelle. Partant de deux tableaux d’Henri Fantin-Latour ayant pour titres La Lecture et réalisés respectivement en 1870 et 1877, Jan Baetens poursuit, dans ce nouveau recueil, son questionnement sur les liens qui unissent, de manière parfois souterraine, le texte et l’image. On pourrait dire d’ailleurs que ces correspondances sont envisagées ici selon un triple dialogue puisqu’aux textes inspirés par les tableaux du peintre grenoblois né en 1836 viennent se greffer les photographies de Milan Chlumsky qui ouvrent et ferment le volume. Une construction tridimensionnelle cohérente et exigeante, comme toujours chez Baetens, et qui permet cet échange décuplé entre trois formes artistiques. Le peintre d’abord, Fantin-Latour, que tous les amateurs de littérature connaissent pour son coin de table en 1872. Un portrait de groupe réaliste représentant les poètes présents lors d’un dîner des Vilains Bonshommes à Paris et où l’on voit, dans le coin gauche, Rimbaud face à Verlaine et tournant le dos aux autres littérateurs. On reconnaît facilement le style de Fantin-Latour dans les deux tableaux qui servent au poète de déclencheurs d’écriture. Deux peintures qui mettent chacune en scène deux femmes, l’une faisant la lecture à l’autre. Comme le précise Jan Baetens dans son introduction,  « il était clair que la réponse textuelle devait être autre chose qu’une illustration verbale de l’image ». Les quarante textes-fragments du recueil sont donc à envisager comme des prolongements, des extensions de tous les non-dits, de tous les secrets qui sont contenus dans les deux toiles et donc dans l’acte de lire. Continuer la lecture

Les mots de la tribu tholoméenne

Vincent THOLOMÉ, Kirkjubaejarklaustur suivi de The John Cage Experiences, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2016, 321 p., 10 €    ISBN : 9782875680792

tholomeEspace Nord réunit pour la première fois deux textes majeurs du poète et performeur Vincent Tholomé, à savoir Kirkjubaejarklaustur suivi de The John Cage Experiences. Ce livre est également doté d’une postface indispensable de Jan Baetens, spécialiste de cet auteur et théoricien de la poésie orale actuelle et de ses rapports à l’écrit. Au fur et à mesure du récit, on découvre que les personnages s’appellent tous Sven, Harald, ou Thora. Que l’histoire est une succession de mini-récits, à la fois loufoques et décalés. De sorte qu’il s’agit plus d’une fable moderne sous forme de road-trip avec comme climax une fin de monde en soi : « Hé. Mais, les Sven. C’est par là. Nos corps. Pas par là. Fait lui. Harald. Tête en compote. Tandis que. Eux. Sven et Sven. Si dissolvent eux dans le brouillard. Perdus déjà. Au-delà de crêtes. Dans le monde blanc partant en couille ». Continuer la lecture

En performant en écrivant

Jan BAETENS, À voix haute. Poésie et lecture publique, Les Impressions nouvelles, 190 p., 17 €/ePub : 11.99 €

baetensSes lecteurs fidèles savent que Jan Baetens ne s’empare jamais d’une question à la légère, si décalée semble-t-elle par rapport aux champs de la recherche littéraire. Voilà de surcroît un universitaire qui se refuse à considérer la poésie comme lettre morte, juste bonne à être disséquée. Lui est un praticien, qui s’applique à saisir sur le vif les manifestations et les évolutions de l’expression artistique qui le passionne depuis toujours. Mais l’homme de terrain n’en est pas moins bardé de références livresques, et sait en user s’il s’agit de retracer les rapports que les auteurs entretiennent entre l’oral et l’écrit, plus particulièrement entre leur oral et leur écrit, depuis l’époque charnière du XIXe siècle. Continuer la lecture

Jan Baetens, pour tout au monde

Jan BAETENS, Ce monde, Les Impressions nouvelles, 96 p., 11 €

baetensMalgré son écriture volontairement « déprogrammée » – Jan Baetens expliquant avoir voulu prendre, dans Ce monde, quelques distances avec la littérature à contrainte dont il est coutumier – ce recueil s’avère moins évident que Le Problème du Sud (2013). Continuer la lecture