Philippe REMY-WILKIN, Belgiques. Être ou ne pas être… récit, Ker, coll. « Belgiques », 2024, 150 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 978–2‑87586–478‑9
Avec 28 titres au compteur à ce jour, la collection Belgiques lancée par les éditions Ker apporte sa pierre à l’élaboration d’un portrait original de notre pays. La dernière salve compte cinq auteur et autrices dont Philippe Remy-Wilkin, aux côtés de Véronique Biefnot, Jean-Claude Bologne, Liliane Schraûwen et Nathalie Stalmans.
La bibliographie de Philippe Remy-Wilkin est déjà impressionnante. Parmi les lignes maîtresses de son œuvre, on constate un attrait marqué pour l’Histoire et, en particulier, ses zones d’ombres. L’écrivain belge n’a pas peur des défis et aime entraîner son lecteur dans des époques méconnues de l’histoire, aux croisements des mythes, idéologies et philosophies. On se souvient de son roman L’œuvre de Caïn, réédité récemment par les éditions Samsa. Dans ce roman emblématique, Philippe Rémy-Wilkin met en scène deux amis, le Belge Valentin Dullac et le Juif allemand Caspar Mendelssohn, qui se sont connus début du 20e lors de fouilles archéologiques sur la civilisation mésopotamienne et se retrouvent pour un voyage en Allemagne. Il y est question de sociétés secrètes, de partisans du nazisme et de l’antisémitisme, d’idéologues inquiétants et de parias, les ʺCaïn de l’Histoire.ʺ Un roman qui donne un relief inédit aux années troubles d’avant-guerre.
Invité à relever le défi de portraitiser sa Belgique, Philippe Remy-Wilkin est resté fidèle à lui-même en proposant des incursions au cœur de l’histoire belge. Celles-ci commencent vers 478, avec une première nouvelle autour de Clovis et du brassage des tribus de l’époque dont les Belgae. Ce brassage est déjà le prélude à une société métissée que l’on va retrouver dans les textes suivants. Avec ce premier texte, on retrouve un autre ancrage de l’imaginaire de Remy-Wilkin, à savoir la ville de Tournai, ici nommée Turnaco. La cité aux cinq clochers servait déjà de décor à l’enquête au cœur de son dernier roman, Les sœurs noires (Weyrich, 2022). Elle réapparait à plusieurs reprises par la suite.
Lire Philippe Remy-Wilkin, c’est plonger dans des pages méconnues de l’Histoire, mais aussi faire la connaissance de personnages souvent originaux, reflets de périodes structurantes de notre identité nationale. On croise ainsi le moine tournaisien Gilles Le Muisit, Claude Sluter, Pierre de Melun, Jean-Noël Paquot, bibliothécaire du 18e à la poursuite de l’âme belge ou son confrère Jean Lemaire de Belges (un nom qui ne s’invente pas), Jules Bara et Pulchérie Gilmet, directrice de l’Institut des Demoiselles à… Tournai, Adolf Daens, Galba le roi des Suessions, Salomon Minutte et Wall Street, et toujours le retour à Tournai, « modèle réduit de notre belgité », avec Christine de Lalaing, figure tutélaire de la ville que tout Tournaisien ne manque pas d’aller saluer quand il revient dans sa ville. La remontée dans le temps, précisément balisée (478, 1370, 1426, 1581, 1770, 1894 – date du décès de Charles De Coster, figure emblématique du recueil, on y reviendra –, 1879, 1899…), se déroule jusqu’à nos jours et même au-delà avec une nouvelle dystopique où il est question de l’Homo belgicus nouveau. On vous en laisse découvrir l’identité !
Les 17 textes de ce Belgiques prennent un accent particulier lorsque, à la fin de chacun d’entre eux, l’auteur s’imagine dialoguer avec le Feu follet, alias Jacques De Decker, ainsi qualifié dans le texte d’ouverture. Le regretté secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, écrivain et fin observateur de la Belgique culturelle, apparaît en une rencontre au sommet de nos lettres aux côtés de Thyl et Nele, autres feux follets imaginés par Charles De Coster. Outre l’originalité du propos, chaque dialogue met en perspective nos identités par rapport aux événements précédemment mis en scène.
En plus de sa grande érudition, Philippe Remy-Wilkin n’hésite pas à se mettre en scène, en particulier dans la nouvelle Vertige !, d’une rare intensité. À l’occasion d’une visite à l’AfricaMuseum de Tervuren, l’écrivain fait rimer comme jamais la grande Histoire, en l’occurrence celle de la colonisation belge au Congo, et son histoire familiale. Il plonge dans ses racines et nous en sort un portrait au croisement de sa biographie et de son pays auquel on le sent particulièrement attaché.
Michel Torrekens