Véronique BIEFNOT, Belgiques, Ker, coll. « Belgiques », 2024, 148 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 9782875864840
La collection de nouvelles Belgiques, publiée chez Ker et dirigée par Vincent Engel, permet toujours de manière singulière la découverte de l’univers d’un auteur. Elle s’enrichit cet automne d’un vingt-huitième opus sous la plume de Véronique Biefnot. Et l’automne lui va bien : l’autrice, par ailleurs radieuse, aime nous plonger ici dans le climat des ombres et pénombres, les bleus marine des nuits de lune, les clartés incertaines du rêve et du mystère, les crachins brumeux et obstinés sur des quartiers désolés, la mélancolie aussi, cette force sourde qui met parfois en quête et n’oblige pas nécessairement à la tristesse. Saison propice en outre au fantastique ou au réalisme magique, car c’est sous cet angle que Biefnot aime surtout à présenter son rapport à la Belgique.
Deux parties, celle des racines, plongées dans le réel, et celle des ombres ou du rêve. Racines boraines parmi les terrils, ces montagnes belges, racines de l’enfance avec la découverte précoce de la lecture aux côtés de Mémère-Maria, la gardienne d’enfants, et la haute importance de grand-mère Mariette et de l’arrière-grand-mère Céline, leurs soupirs devant la télé face aux pectoraux de Johnny Weissmüller en Tarzan ; et la demeure modeste, le bain du samedi dans la bassine de zinc, les ombres de la cave, les victoires d’Eddy Merckx au Tour de France. Puis la découverte des surréalistes hainuyers, Achille Chavée et Armand Simon. Mais « elle quittera le Borinage, avec l’impérieux sentiment de devoir le faire, sous peine d’y laisser sa vie et ses espoirs ».
Des espoirs aux rêves, on entre dans la fiction. « Ma Belgique se situe davantage dans les méandres des songes que dans les contours étroits des cartes de géographie », écrit encore l’autrice en tête de cette deuxième période et partie. On suit en cinq nouvelles le parcours étrange de Maud, bientôt dix-neuf ans, student en lettres, triste et solitaire depuis son arrivée à Bruxelles, peinant à s’insérer dans les festivités bruyantes de ses camarades. C’est alors la découverte d’une herboristerie et d’une vétuste demeure urbaine à l’élégance surannée qu’un vieil homme lui propose d’occuper, Évariste Jussieux, gardien du temple et de sortilèges. Car tout y devient torpeur et engourdissement, bruissements et haleines de présences fantomatiques. Il y a des objets hétéroclites, des salons poussiéreux, des robes somptueuses, des tentures damassées, des bruits sourds et des ombres inquiétantes, des enchantements dont on sait qu’ils peuvent être maléfiques. Comme le rapporte l’autrice citant Chavée, il s’agit de « restituer aux forces de l’irrationnel la place qui leur revient ». Maud peut compter sur d’autres forces, celles d’un renard ou d’un grand chien noir en particulier, comme si ces animaux étaient l’incarnation d’esprits protecteurs guidant les humains – une dimension chère à l’autrice.
Mélancolie, disions-nous : et ce n’est peut-être pas par hasard si le recueil s’ouvre et se ferme sur deux brefs textes baptisés chacun L’ancolie : cette fleur qui se contente de peu et pousse, dit l’autrice, où elle veut – selon sa libre fantaisie.
Éric Brucher