Trois femmes face à l’inondation

Dominique VAN COTTHEMLes eaux assas­sines, Genèse édi­tion, 2024, 235 p., 22,50 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑3820103–96

Mi-juil­let 2021, la Bel­gique est con­fron­tée à de dra­ma­tiques inon­da­tions. Trente-neuf vic­times ont per­du la vie et de nom­breuses maisons ont été détru­ites ou sont dev­enues inhab­it­a­bles. La roman­cière Dominique Van Cot­them s’est retrou­vée pris­on­nière des flots, chez elle. Elle a pu mesur­er l’impact émo­tion­nel, psy­chologique et physique de la cat­a­stro­phe. Elle aurait pu témoign­er. Avec Les eaux assas­sines, elle a choisi d’aborder les événe­ments par la fic­tion, en imag­i­nant trois per­son­nages féminins…

Trois femmes, Leïla, Palo­ma et Réjane, que nous accom­pa­gnons d’un mer­cre­di matin à un jeu­di soir alors que les eaux mon­tent inex­orable­ment à l’assaut de leur demeure. Trois femmes, trois pro­fils, trois des­tinées. Trois généra­tions aus­si. Elles appa­rais­sent alter­na­tive­ment dans le roman qui suit donc trois tra­jec­toires par­al­lèles.

Infir­mière dans une mai­son de retraite où elle a déjà dû affron­ter la pandémie de coro­n­avirus, Leïla, 27 ans, très belle, refuse d’évacuer mal­gré la demande des pom­piers alors qu’elle est seule chez elle avec un bébé de 5 mois. Méprisée par un mari défail­lant qui boit et la trompe, elle s’interroge sur les choix qu’elle a posés dans sa jeune exis­tence.

Pro­fesseure de français, Palo­ma va vivre un tête-à-tête hors normes avec sa fille ado­les­cente au QI élevé qui, suiv­ant en cela une car­ac­téris­tique de son âge, se rebelle et affronte sou­vent ses par­ents. Esprit très éveil­lé, elle se mobilise face aux dérè­gle­ments cli­ma­tiques et aux dégâts envi­ron­nemen­taux. Elle s’insurge con­tre l’indifférence des adultes, ses géni­teurs en par­ti­c­uli­er. Ceux-ci ne parta­gent d’ailleurs pas les mêmes inquié­tudes à l’égard de leur enfant, d’autant qu’ils sont issus de milieux soci­aux très dif­férents.

Enfin, Réjane, la plus âgée, veuve dont le fils est décédé du syn­drome de Lit­tle alors qu’il avait 7 ans, s’occupe de sa mère dont la mémoire s’effiloche de plus en plus et qui devient agres­sive. Con­tre l’avis de ses deux sœurs, Réjane décide de rester au chevet de la vieille dame et de veiller au plus près sur elle.

Les trois pro­tag­o­nistes sont ain­si saisies à un moment par­ti­c­ulière­ment cri­tique de leur exis­tence. Face aux pres­sions de son père rig­oriste, Leïla hésite à deman­der le divorce et se croit pour­suiv­ie par le mau­vais œil. Elle estime que « le drame de sa vie, ce n’est pas l’eau qui pour­rait entr­er chez elle, mais Thomas qui va en sor­tir. » Quant à Palo­ma, restau­ra­trice de meubles et acheteuse com­pul­sive, « très loin du dan­ger qui rôde », elle s’interroge sur le rôle que son mari a pu jouer dans la mort inopinée de ses par­ents sur leur yacht, près de leur vil­la en Lom­bardie. Enfin, Réjane, seule au monde, s’inquiète des choix qu’elle a posés en déci­dant d’assumer sa mère à temps plein. Cette inquié­tude va aller crois­sant au fur et à mesure que la riv­ière sort de son lit et se rue dans les habi­ta­tions.

La men­ace que les eaux font peser sur ces trois femmes va agir comme un révéla­teur. Elle les amène à con­sid­ér­er leurs choix de vie avec une acuité aigu­isée. Face au dan­ger, voire au risque de mourir, elles s’interrogent sur les valeurs qui les ont portées jusqu’à présent. Elles revis­i­tent leur passé et ses secrets. Elles regar­dent d’un autre œil les rela­tions qu’elles ont nouées avec les uns et les autres. Elles se jugent sans con­ces­sion et faux-fuyant. Et alors qu’elles sont oblig­ées de grimper aux étages et même sur les toits, elles pren­nent con­science qu’il y aura un avant et un après inon­da­tions.

Cet après, le titre ne fait guère de mys­tères sur ce qu’il réserve aux trois femmes mis­es en scène par Dominique Van Cot­them. Assas­sines, les eaux le seront assuré­ment. Mais con­fron­tées à l’inéluctable, les trois pro­tag­o­nistes vont puis­er dans cette expéri­ence une force inhab­ituelle qu’elles vont sub­limer dans une mise en abyme du roman.

Michel Tor­rekens

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