Un coup de cœur du Carnet
Jean Claude BOLOGNE, Belgiques, Ker, coll. « Belgiques », 2024, 124 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 9782875864819
Le portrait chinois de la Belgique, des multiples Belgiques, que nous livre Jean Claude Bologne pourrait-il se voir défini par le cumul des titres composant les quinze nouvelles du recueil ? Pêle-mêle, on citera Aller simple pour Nulle Part qui ouvre le bal de l’écriture, La liasse empoisonnée qui le referme, Le marchand de sourires, Dilemmes, C’est la vie, Monsieur et cher Papa, Son Messie aujourd’hui, Le placard… Avec un brio étincelant trempé dans l’humour, Jean Claude Bologne délivre des textes où le fantastique, les embruns de l’irréel s’invitent sans crier gare, au détour d’une description de lieux, de faits. Loin de former un simple décor, les lieux tout à la fois réels, géographiques, de l’enfance, imaginaires, qu’il évoque — la vallée de la Haze, l’Académie de littérature, Liège… — exercent charmes et sortilèges, influencent les personnages jusqu’à leur voler leur libre-arbitre. Chaque nouvelle peut se lire comme un récit d’apprentissage qui élève la Belgique au rang de terreau d’expériences fondatrices.
Jean Claude Bologne choisit de revisiter des faits, des lieux, d’en dégager la sève allégorique, la signature mystique en jouant sur l’intrication des niveaux de réalité et sur la virtuosité dans les références intertextuelles. En outre, nul n’est besoin de déceler ces dernières pour savourer l’éclosion feutrée d’un point de bascule, l’apparition du surnaturel. A la croisée d’un conte d’Edgar Allan Poe et du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, la nouvelle Le reflet de la Maison Rouge nous immerge dans le vertige des reflets, d’un alter ego libéré par le miroir. Dans cet autoportrait pétri d’ironie, la ronde du vrai et du faux s’emballe ; l’usurpateur d’identité n’est pas celui qu’on croit dans cet échange faustien des rôles. Volontairement cloîtré dans la mystérieuse Maison Rouge depuis l’enfance, le narrateur délègue à son reflet la mission de mener une vie sociale au dehors. Dans un climat pirandellien, le coup de théâtre (dont on taira la nature) que lui réserve son vassal, son alter ego ne laisse pas d’autre issue au Robinson de la Maison Rouge que la mutation des places.
Alors, pour la première fois, je soulevai le drap dont j’avais revêtu le miroir. J’adressai un sourire rayonnant à la surface polie qui ne reflétait plus rien et je pris avec ravissement la place dont je savais sans doute depuis longtemps qu’elle devait être la mienne. Il me semble qu’une main rabattit le rideau dans mon dos.
Aiguisée ou éclairée par les citations de Jarry, Baudelaire, Yourcenar, Brel, Boby Lapointe, Cayrol qui ouvrent les nouvelles, la question de l’identité (des êtres, des phénomènes, des lieux) rebondit d’un texte à l’autre, se déplie dans Le vent, qui est mon ami, où, sur fond de château en ruines, de la légende des quatre fils Aymon, d’étranges phénomènes cosmiques, Jean Claude Bologne donne à lire une parabole novatrice de Parsifal et du roi Amfortas.
La Belgique s’avance comme un vieux grimoire que l’auteur approche comme des Écritures peu saintes qu’il livre à la quadruple lecture dont la Bible fait l’objet, à savoir les niveaux de sens littéral, allégorique, moral et anagogique. Brasier saisissant, d’une noirceur angélique, de nature épistolaire, la nouvelle Monsieur et cher Papa délivre des pépites d’émotion au fil d’un Monopoly des affects où, en quelques cases, en quelques missives adressées par le fils Franck à son paternel inconnu, le père passe du rang de « lieutenant des tuniques bleues », de Batman à celui de salaud.
Rassurez-vous, l’espoir, il n’y en a plus. Et c’est ça qui me sauve du désespoir. Vous saviez ça ? Le contraire de l’espoir, ce n’est pas nécessairement le désespoir. Ça peut être le mépris […] Alors, Monsieur le vieil avocat brillant, recevez mon mépris en échange du vôtre. Myriam a raison, vous êtes un salaud.
Dans Le placard, une savoureuse nouvelle construite sur les tremblés du réel et de l’irréel, l’auteur déloge d’un placard poussiéreux de l’Académie, sous le regard amusé d’Yves Namur, un livre L’apologie de la paresse de Clément Pansaers. La magie de la lampe d’Aladin opère. Dérangé dans sa quiétude, le fantôme Clément Pansaert se voit libéré d’un sort maléfique, saute sur la veste du narrateur et, dormant dans une chaussette, appréciant le champagne, vit désormais auprès de son sauveur.
Les portes qui ouvrent sur une perception subjective de la Belgique se présentent comme les portes de l’âme par lesquelles l’imaginaire de Jean Claude Bologne s’engouffre avec la facétie du sérieux et l’érudition de la vie.
Véronique Bergen