Quand le peuple belge avait faim

Un coup de cœur du Car­net

Frédérique DOLPHIJN, Les oubliés, Esper­luète, 2024, 128 p., 19,50 €, ISBN : 9782359841916

dolphijn les oubliésQui se sou­vient de la famine qui a frap­pé la jeune Bel­gique à la moitié du 19e siè­cle ? Cet épisode trag­ique s’est pro­duit suite à des récoltes de blé ruinées, puis celles de pommes de terre gâchées par la mal­adie, alors que ces den­rées assur­aient la sécu­rité ali­men­taire de la pop­u­la­tion[1]. Et quand la spécu­la­tion s’en mêle, que les prix grimpent, c’est la survie des plus pau­vres qui est men­acée. En cette année 1847, cer­tains n’hésitent pas à émi­gr­er en quête d’un avenir meilleur, notam­ment aux États-Unis dont les pro­grammes de peu­ple­ment envoient des recru­teurs dans les villes et les cam­pagnes, avec la béné­dic­tion des autorités.

Frédérique Dol­phi­jn a choisi de nous ren­dre cette page de notre his­toire en don­nant vie à une galerie de per­son­nages divers de la cam­pagne qui s’étend entre la Sam­bre car­o­lo et la Meuse dinan­taise. Des jeunes pleins d’espoir, qui rêvent de sor­tir de leur con­di­tion, érein­tés par le tra­vail dans les fer­mes ou la vie de domes­tique, pro­prié­taires et ouvri­ers agri­coles. Nan­tis et pau­vres, que l’exploitation de la terre unit, vont se trou­ver face à face dans la dis­ette et révéler leur nature humaine. Le livre nous les rend proches dans leur intim­ité, leur com­plex­ité, se gar­dant de tout manichéisme social. Pour les uns, il faut choisir entre saisir l’opportunité de s’enrichir davan­tage et garder rai­son en ne suiv­ant pas l’évolution des prix du marché qui s’emballe dans la danse folle de l’offre et de la demande. Pour les autres, dont la sim­ple sur­vivance est en jeu, c’est ser­rer les dents et se soumet­tre ou, au con­traire, pren­dre le chemin de la révolte, de l’insurrection. Se rassem­bler et se met­tre en route de ferme en ferme, faire face aux pro­prié­taires pour acheter le grain au prix ordi­naire. En cas de refus, procéder au pil­lage. Les forces de l’ordre sont dépassées, les insurgés con­nais­sent le ter­rain, ils sont en nom­bre et mobiles. Cer­tains d’entre eux sont néan­moins iden­ti­fiés et arrêtés. Ils seront jugés et l’autrice nous entraine à leur procès, fon­dant son réc­it sur le texte du pronon­cé du juge­ment dont elle a joint l’intégralité en annexe. Un duel juridique pal­pi­tant entre l’atteinte à la pro­priété et les actes guidés par le légitime besoin de survie … Et en arrière-fond, des réflex­ions sub­tiles sur les mécan­ismes de la révolte et le rôle régu­la­teur des pou­voirs publics, sans par­ler des effets des dérè­gle­ments cli­ma­tiques et des raisons qui poussent des per­son­nes, alors et main­tenant, à pren­dre l’exil pour sim­ple­ment éviter la mort.

On ne saurait cepen­dant réduire l’envergure de ce roman aux faits his­toriques évo­qués ou aux débats qu’il soulève. Les oubliés, c’est avant toute chose un texte porté par une écri­t­ure forte qui colle à la peau de son con­tenu. Pas d’emphase pour dire la mis­ère ou la dureté du tra­vail, mais des phras­es ser­rées aux mots choi­sis et pétris d‘une poésie sim­ple, qui bous­cule douce­ment l’ordre des mots et mobilise des images et ter­mes pro­pres au monde agri­cole ici aus­si célébré. Un léger décalage lan­gagi­er plein de charme qui par­ticipe pleine­ment du voy­age vers un temps qui méri­tait d’être revis­ité. L’oubli s’en trou­ve joli­ment con­juré … et le lecteur comblé.

Thier­ry Deti­enne


[1] On notera que ces faits ont été égale­ment évo­qués par Nathalie Stal­mans dans une nou­velle, De Grez à Grez, dans Bel­giques. Terre d’asile, qui vient de paraître égale­ment chez Ker.


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