Je et un(e) autre

Luc DELLISSE, Ce que je sais sur Lin­da, Lamiroy, 2024, 245 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87595–940‑9

dellisse ce que je sais sur lindaUn homme ne sup­porte plus sa vie « offi­cielle ». Il aspire à devenir invis­i­ble, à être libre, à vivre sans passé, dans l’anonymat. Ou du moins à se don­ner des moments de fuite. Il imag­ine un strat­a­gème pour dis­paraître régulière­ment, vivre une autre vie pour laque­lle il se fab­rique une autre per­son­nal­ité. Par hasard, dans cette exis­tence dis­simulée, il ren­con­tre Lin­da. Dans ce roman de Luc Del­lisse, Ce que je sais sur Lin­da, le nar­ra­teur tombe sous le charme de la jeune femme, dont il décou­vre très vite qu’elle est, elle aus­si, entourée de mys­tère. Comme lui, elle n’est pas ce qu’elle pré­tend être. La rela­tion qui s’ébauche entre eux est de l’ordre de l’amitié et d’une très grande com­plic­ité, d’une entente à demi-mots. Cette rela­tion n’est pas de nature amoureuse.

Pour­tant Pierre va essay­er de com­pren­dre l’énigme de la vie de Lin­da, non pas dans un piètre but de curiosité, mais parce que cela le ren­voie à lui-même. C’est là la trame du roman. Ce qui les rap­proche, c’est sans doute la part de mys­tère à tous les deux. Comme le traduit bien cette con­stata­tion : « En résumé, je con­nais­sais une incon­nue. J’avais cru que ces deux ter­mes étaient con­tra­dic­toires, mais non. Ils étaient la nature même de nos rap­ports. »

Pour épais­sir encore cette ambiance de mys­tère, Pierre imag­ine que des machi­na­tions, our­dies par des forces occultes influ­en­cent son exis­tence et celle de Lin­da. Il lui sem­ble détecter à plusieurs repris­es des signes pas naturels. Fan­tasmes ou réal­ité ? N’est-il pas pris à son pro­pre jeu d’une vie secrète ? Ou alors, sans qu’on le sache, « la vie était-elle réelle­ment peu­plée d’aventures, qui ne ces­saient jamais jusqu’à la fin, et que seule une vue basse empêchait la plu­part des gens d’apercevoir ? »

Si le roman est cen­tré sur la rela­tion entre Pierre et Lin­da et leurs zones d’ombre, Luc Del­lisse dresse égale­ment le por­trait de cer­taines insti­tu­tions cul­turelles. Sa descrip­tion de la FAVE, Fon­da­tion pour l’art virtuel européen, ne manque pas de saveur ni de féroc­ité, image accom­plie d’un art fac­tice, avant tout source de prof­its com­mer­ci­aux. Il décrit aus­si les con­traintes du milieu lit­téraire et les oblig­a­tions mondaines qui pèsent sur un écrivain. Cepen­dant, celui-ci peut fuir et retrou­ver dans une ville étrangère la lib­erté et le plaisir de vivre plus authen­tique­ment, autant que le bon­heur de pou­voir écrire.

Luc Del­lisse se plaît à décrire des lieux, par exem­ple une ville de province où la vie peut être douce. Ou une ville étrangère, sym­bole de l’ailleurs.

Le roman repose sur une cer­taine forme de sus­pense. Le nar­ra­teur sus­cite chez le lecteur des inter­ro­ga­tions en spécu­lant sur de pos­si­bles machi­na­tions ou sur des signes peu naturels qui expli­queraient à la fois ce qui lui arrive et ce qui arrive à Lin­da. L’énigmatique chapitre 83, tout en fin de livre, donne peut-être une réponse. Car l’inconnu ne se dis­simule pas où l’on croit.

Joseph Duhamel

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