Jean JAUNIAUX, Lisières, Bleu d’encre, 2024, 93 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–74‑1
Traducteur et cinéaste de formation, Jean Jauniaux déploie son activité dans différents domaines : l’écriture – nouvelles, romans, chroniques littéraires – et la critique – articles, entretiens, interviews et écritures sonores. Il a également écrit de nombreuses contributions à des ouvrages collectifs. De 2009 jusqu’au décès de son directeur Jacques De Decker, il a été rédacteur en chef de la revue littéraire Marginales. Engagé en faveur de la liberté d’expression, à travers l’action du PEN Club, il est aussi sensible à la condition des opprimés et des laissés-pour-compte, souvent présents dans ses nouvelles et récits. À propos de son « écriture sonore », Jean Jauniaux enregistre depuis de nombreuses années des entretiens littéraires, mis en ligne sur une webradio littéraire et culturelle, L’ivresse des livres et sur ses chaînes Youtube et Soundcloud. Il dispose ainsi d’un instrument de diffusion des entretiens avec des acteurs du livre et de la culture et a enregistré à ce jour plus de 800 entretiens avec des auteurs et autrices de romans, nouvelles, bandes dessinées, essais, ce qui constitue une extraordinaire banque de données et d’informations sur la littérature contemporaine. En même temps que se publie chez MEO son plus récent roman, Le jugement des glaces, Jauniaux publie son premier recueil de poèmes.
Des lisières, ce sont des bords, des espaces délimitant deux zones ; elles en assurent à la fois la jonction et les distinguent l’une de l’autre. Elles ont donc une double fonction. Il en va de même du poème chez Jean Jauniaux. Ce qui apparaitrait aux yeux du lecteur distrait comme une suite d’instants, d’anecdotes, de réminiscences, de circonstances mineures possède en vérité sa logique propre, sa fonction symbolique profonde, comme celle de l’arbre dont il est question dans le seul texte en prose de ce recueil. Non seulement, l’arbre relie la terre à l’azur du ciel, la glèbe obscure aux souffles variés des météores, mais il fait le lien, de manière paradoxale, par son élément le plus fragile, le plus périssable, son feuillage, avec le support utilisé par le poète — ou plus généralement l’écrivain — dont le calame inscrit sur la feuille les mots chargés de charmes et de mémoire.
Car les poèmes de Jean Jauniaux, aussi divers que soient leurs sujets, ont une fonction mémorielle et une unité certaine. À travers ses évocations sensibles des êtres et des paysages, ou encore la fuite du temps, le poète nous offre plusieurs aperçus plongeant au cœur de son autobiographie : la mort survenue bien trop tôt de la mère, la figure d’un père, enfermé dans son silence, l’apprentissage de la vie, la campagne natale, le Brabant, la Flandre, le bord de mer, le village élu où Paul Delvaux, le grand peintre, finit sa vie, l’attrait du grand large. D’Écaussines à Saint-Idesbald se dessine ainsi un itinéraire où les chevauchements des sillons et des labours se poursuivra par celui des flots, le bornage villageois par l’appel du vaste océan : le cheval et le bateau sont deux des figures les plus souvent utilisées dans ces poèmes aux cadences irrégulières mais aux entrelacements sporadiques de rimes pauvres contribuant à faire résonner les vers d’une musique un peu mélancolique soulignant le thème général que nous y percevons : celui du passage et de la métamorphose, de la fragilité de la vie, qui en fait tout le prix et le paradoxe. Force et fragilité, fuite du temps et souvenir s’épaulent ici et se soutiennent dans ces poèmes qui sont semblables à ce mince espace où l’intérieur des terres épouse le rivage.
S’il aborde en un très beau poème le thème amoureux, Jean Jauniaux souligne aussi à plusieurs reprises, comme un leitmotiv, la fraîcheur imaginative de l’enfant, les bienfaits de la lecture, la saveur des souvenirs, l’importance de la rêverie. Il n’oublie pour autant pas ce que la vie peut avoir de cruel, à travers l’expérience du deuil, de la peur, de l’épreuve, de la guerre, du rejet et de l’exclusion car Le trajet souverain / de la plume et de la main n’est rien d’autre que l’exploration scrupuleuse des effrois enfantins / des cortèges et des deuils. Sensible aux couleurs, aux atmosphères, à la nature et aux êtres vivants, la palette de Jean Jauniaux est d’un classicisme libre et élégant. Elle nous peint la vie dans une tonalité douce-amère qui nous en livre l’émouvante vérité :
Au près
j’ai navigué ma vie sous le vent
j’ai dérivé sans vagues
J’ai piétiné les vertiges du silence
J’ai ri de ma propre misère
Éric Brogniet