La guerre in utero

Bernard GHEUR, La grande généra­tion, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2024, 273 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑87489–949‑2

gheur la grande generationBernard Gheur est décidé­ment l’écrivain belge de la nos­tal­gie heureuse. On retrou­ve dans La grande généra­tion des accents déjà présents dans plusieurs de ses titres précé­dents où il revis­i­tait son enfance, son ado­les­cence et sa pas­sion pour le ciné­ma. Mais plus que les précé­dents, ce roman généalogique com­bine la grande His­toire et l’histoire famil­iale.

C’est ain­si qu’il nous offre dans un pre­mier temps une dou­ble immer­sion, tout en sen­si­bil­ité, dans la vie de ses grands-par­ents, pater­nels et mater­nels, avec une incur­sion inat­ten­due au Cana­da et notam­ment à Cal­gary qui fait écho à son livre Retour à Cal­gary (dont la réédi­tion aug­men­tée a paru chez Weyrich sous le titre Un jardin dans les Rocheuses), tan­dis que la branche mater­nelle s’ancre en Alle­magne.

Bon sang ne saurait men­tir. On écrit, on s’écrit beau­coup chez les Gheur. Si le père de l’auteur occupe une place impor­tante dans le roman, les femmes ne sont pas en reste. Une place impor­tante est don­née aux let­tres que sa mère écriv­it à sa sœur et à son époux sous les armes. Celles-ci nous font vivre de l’intérieur les angoiss­es, la soli­tude, les sol­i­dar­ités, les pri­va­tions pro­pres à ces années d’occupation, quand un père est éloigné de sa famille. Ses mis­sives tran­spirent aus­si l’attente et une dou­ble attente, puisque la mère est enceinte de l’écrivain au moment des faits, écrivain qui naitra qua­si­ment simul­tané­ment avec la Libéra­tion. Une dou­ble attente, une dou­ble libéra­tion, en quelque sorte, tan­dis que Bernard Gheur aura vécu la guerre in utero ! Ce qui lui vau­dra le surnom d’Ange de la Paix ! À tra­vers ces let­tres et divers­es enquêtes, Bernard Gheur rend compte d’événements mécon­nus de l’époque à tra­vers le rôle qu’y joua son père John, à savoir les actions de ren­seigne­ments menées en 1944 pour les troupes alliées par l’Escadron mobile de l’Armée Secrète, basée à Érezée.

Si l’Occupation et la Libéra­tion de Liège jouent un rôle cen­tral, l’écrivain a eu l’excellente idée d’apporter un autre niveau de lec­ture à tra­vers ses ren­con­tres avec le pro­fesseur Léon-Ernest Halkin, une fig­ure forte du roman par­mi d’autres, ami de la famille, auteur d’Érasme par­mi nous et À l’ombre de la mort. Le roman prend une tonal­ité par­ti­c­ulière­ment dra­ma­tique lorsque l’auteur évoque son impli­ca­tion dans le Réseau Socrate, son arresta­tion comme « Nuit et Brouil­lard, Nacht und Nebel, N.N. » (nom don­né aux pris­on­niers de guerre sans juge­ment, sans matricule, sans exis­tence offi­cielle) ain­si que ses incar­céra­tions suc­ces­sives dans des camps d’extermination par le tra­vail de Silésie. Il sur­vivra, mais con­sid­érable­ment amaigri et meur­tri.

Ceux et celles qui suiv­ent Bernard Gheur depuis la pub­li­ca­tion de son pre­mier roman, Le tes­ta­ment d’un can­cre, pub­lié en 1970 chez Albin Michel et pré­facé par François Truf­faut, savent la place prépondérante qu’occupe la Cité ardente dans son œuvre. Il a, à chaque fois, l’art de camper des sit­u­a­tions et de restituer une époque et des lieux à tra­vers l’évocation du tram bleu, des pénich­es chères à Simenon, des « mur­mures de feuil­lage et d’eau vive » de la val­lée heureuse, de l’expo inter­na­tionale de l’eau, des places Coro­n­meuse et Saint-Barthélémy, des quartiers lié­geois comme celui de Saint-Antoine : « Ce très vieux quarti­er de Liège, avec ses jardins secrets, ses cloîtres, ses maisons enchevêtrées, ses souter­rains, ses ruelles mal famées, ne man­quait pas de romanesque. La rue de la Poule était bien nom­mée : des pros­ti­tuées y tenaient bou­tique. »

Même si les événe­ments liés à la Sec­onde guerre mon­di­ale évo­quent des épisodes dra­ma­tiques et douloureux, une forme de bon­heur tran­quille plane sur ces pages, à l’image de la pho­to de cou­ver­ture où l’auteur fig­ure avec ses par­ents et son frère aîné, lui aus­si bien présent dans le livre (qui lui est dédi­cacé). Avec la mère au volant, ils sont instal­lés dans la Jeep Willys 1945 famil­iale qui appar­tient à une jolie col­lec­tion d’automobiles : la Ford Fair­lane 1950, la Wolse­ley noire, l’Opel décapotable ou la grosse Buick bleu clair du grand-père, ce qui donne un accent par­ti­c­uli­er au réc­it. Ce sont autant de mar­ques qui sont comme les sig­na­tures d’une époque. Au final, ain­si que le sug­gère son titre, La grande généra­tion est un bien beau roman généra­tionnel au plein sens du terme, dou­blé d’un réc­it his­torique, avec des per­son­nages d’une belle sen­si­bil­ité qui ont à cœur de trans­met­tre le gout du bon­heur.

Michel Tor­rekens

Plus d’information