Georges Lebouc, un vrai patriote, une fois !

Georges LEBOUC, Vie et survie de la lit­téra­ture brux­el­loise, Lamiroy, 2024, 20 €, ISBN : 9782875959393

lebouc vie et survieUne curieuse dame à l’allure soignée, coif­fée d’un cha­peau et plongée dans la lec­ture du Mariage de Mlle Beule­mans (1910) de Frantz Fon­son et Fer­nand Wichel­er. C’est la fameuse Madame Cha­peau de Bosse­mans et Cop­penolle de Paul Van Stalle et Joris d’Han­swyck en cou­ver­ture du nou­v­el essai de Georges Lebouc inti­t­ulé Vie et survie de la lit­téra­ture brux­el­loise, paru en sep­tem­bre 2024 aux Édi­tions Lamiroy. Un avant-goût des his­toires tru­cu­lentes que l’auteur réserve à ses lecteurs. Roman­iste de for­ma­tion, Georges Lebouc étudie notam­ment les langues endogènes de Bel­gique et pub­lie, entre autres, plusieurs Dic­tio­n­naires con­sacrés aux bel­gi­cismes. Depuis 2001, il est à la tête de la col­lec­tion « Let­tres brux­el­lois­es » aux Édi­tions Racine. Aucun doute : c’est un Brux­el­lois, et fier de l’être. Après de nom­breux travaux lin­guis­tiques, il pour­suit avec cet essai qu’il con­sacre aux dialectes brux­el­lois. Le philo­logue embar­que son lecteur pour une prom­e­nade au cœur de la cap­i­tale du Pays du sur­réal­isme.

À l’image de la cou­ver­ture, l’étude présen­tée par l’auteur est aus­si sin­gulière qu’intrigante. Elle pique la curiosité du lecteur qui s’élance dans l’univers haut en couleurs qu’est celui de la lit­téra­ture brux­el­loise. Ce que le lecteur peut lire dans cet ouvrage résonne avec ce qu’Eugène Demold­er adres­sait déjà à Léopold Courou­ble à pro­pos de son œuvre :

(…) tu deviens le pein­tre de la bour­geoisie de ces quartiers pit­toresques. Tu nous en dis le côté bon­homme, les façons suran­nées, les mœurs un peu triv­iales. Tu décris le jour de l’an, où tou­jours un oncle, ou même une tante, a sa petite « cloque » pour avoir bu trop de vin de Madère ; les matins de pre­mière com­mu­nion, avec les « och, erme ! » pleu­vant sur les petits héros, qui, pour ne pas abîmer leurs nou­velles tenues, marchent raides comme les con­scrits qu’on dresse à la caserne du Petit-Château. (…) Et non seule­ment tu nous ren­seignes sur les intérieurs, les façons d’être, les mœurs : tu ajoutes le par­ler brux­el­lois, car­ré­ment. Tu abor­des la triv­i­al­ité de l’accent et de la phrase. Cette manière spé­cialise ton œuvre, lui donne une saveur de ter­roir et une vérité amu­sante.

De quoi don­ner envie d’assouvir sa soif de « brux­el­li­tude » en par­courant cet essai et les œuvres qu’il abor­de…

Comme un pois­son dans l’eau, Georges Lebouc per­pétue donc son aven­ture ana­ly­tique du brux­el­lois en emmenant son lecteur dans les quartiers de la cap­i­tale à la (re)découverte de divers auteurs et divers­es œuvres. La plume de Lebouc est guidée par la mis­sion de val­oris­er cette langue endogène. Tan­dis qu’il en déroule l’histoire, chaque œuvre présen­tée illus­tre tan­tôt des par­tic­u­lar­ités lin­guis­tiques, tan­tôt la récep­tion et les raisons du suc­cès de cette lit­téra­ture. Dans son exa­m­en, Lebouc dévoile com­ment la lit­téra­ture brux­el­loise s’inspire par­fois de textes célèbres et les adapte. Par exem­ple, des auteurs tels que Vic­tor Joly ou Vir­gile se lais­sent tit­iller par les Fables de La Fontaine qu’ils trans­for­ment à leur sauce. Qui n’a jamais réc­ité l’un de ces textes devant ses cama­rades de classe étant enfant ? Ces fables rassem­blent. En out­re, aus­si atyp­iques que cer­taines puis­sent paraître, les pro­duc­tions que Lebouc décrypte ne sont pas toutes des fic­tions. Leur orig­i­nal­ité et leur ton léger et comique sont un moyen judi­cieux de faire voir en fil­igrane la réal­ité de la cap­i­tale belge. Bien que le reg­istre adop­té provoque quelques sourires, les pro­duc­tions brux­el­lois­es abor­dent aus­si des sujets sérieux et uni­versels.

Tout au long de l’ouvrage, on ressent une prox­im­ité cer­taine entre l’auteur et le brux­el­lois. Il nous rap­proche du pat­ri­moine pro­pre à la cap­i­tale. Il nous rend fiers de notre par­ler. Le Brux­el­lois ne se con­tente pas de s’exprimer « dif­férem­ment ». Certes, il se dis­tingue par cet irré­sistible et amu­sant dialecte mais cette façon de par­ler car­ac­téris­tique véhicule une fierté d’être brux­el­lois et telle­ment d’informations soci­ologiques. Vir­gile écrivait ceci dans Les Femmes savantes, pour défendre son dialecte :

Vul­gair’ pasque j’ai pas la folie des grandeurs ?
Et pasque je pinc’ pas mon français
quand je cause ?
Vul­gair’ pasque j’ veux pas
péter plus haut qu’ mon chose ?
(…)
Ouè ? Eh ben, Mamoizelle
Moi je caus’ le français
comme on l’ cause à Brux­elles.

Les œuvres lit­téraires que Lebouc décrypte sont ancrées dans la réal­ité. Elles dépeignent le quo­ti­di­en de notre petit pays avec cette touche belge décalée qui le rend si attachant. Georges Lebouc parvient à nous faire ren­con­tr­er la cul­ture brux­el­loise avec brio.

Pauline Roy

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