Alain VAN CRUGTEN, Marolles, M.E.O., 2024, 272 p., 23 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782807004672
L’influence d’un lieu de vie sur les habitants, l’effet en retour des riverains sur le quartier qu’ils façonnent, les zones souterraines de l’histoire de la famille Thomm, la trajectoire d’une ascension sociale… c’est au cœur de ces éléments tout à la fois fictionnels et biographiques que le romancier, nouvelliste (Des fleuves impassibles, Korsakoff, En étrange province, Ma Lodoïska, La dictature des ignares…), dramaturge (Diable !, Le regard persan, Stef, Coming out, Bruno Schulz ou La grande hérésie…) et traducteur (Hugo Claus, Tom Lanoye, S. I. Witkiewicz, Bruno Schulz, Witold Gombrowicz…) Alain van Crugten situe son roman, Marolles.
Commençant au début du 20ème siècle, en 1906, intitulée « Au temps où Bruxelles brusselait », la première partie du roman nous catapulte dans la vie animée du quartier populaire des Marolles, nous donne à voir l’existence précaire de la famille Thomm qui, aux côtés de douze ménages, réside dans l’impasse Ronsmans rue Haute. La peinture de l’évolution sociale de Ferdi et Meecke Thomm — un maçon et une vendeuse de fleurs —, de leur fils et de leurs quatre filles se traduit par une double dynamique, prend le visage de deux changements, le premier géographique, topologique, le second linguistique. L’embourgeoisement des Thomm se marque d’une part par l’abandon du quartier des déshérités, le départ des Marolles, d’autre part par le délaissement progressif du dialecte bruxellois, de sa culture, au profit du français. S’ouvrant en 1940, quand éclate la Deuxième Guerre mondiale, appelée « Adieu Marolles ! », la seconde partie arpente les territoires d’un nouveau monde, les effets sur les protagonistes des changements sociaux, linguistiques, questionne l’effacement lent mais irréversible du brussels sous l’effet de la francisation.
Ancré dans la biographie d’Alain van Crugten, ce roman familial trempé dans l’humour est avant tout le récit d’un théâtre intime qui, aux côtés de la mise en scène des mutations de la capitale bruxelloise au cours des 20ème et 21ème siècles, interroge la construction d’une mémoire, recueille les souvenirs de la « scène thommesque ». Roman des origines au sens de Marthe Robert, Marolles retrace les mille et une manières dont le narrateur glane des faits, des anecdotes sur les membres de sa famille, consulte les Archives de la Ville de Bruxelles afin d’éclairer les ombres de l’arbre généalogique, les secrets qui recouvrent d’une chape de plomb la légende familiale officielle.
J’ai vécu un demi-siècle parmi les Thomm sans savoir d’où venait mon grand-père Ferdinand. Pourquoi m’avoir caché ce simple fait, quel stupide sentiment de honte nourrissaient-ils tous depuis toujours ? Être issu d‘un bâtard, la belle affaire ! Tout le monde ne peut pas sortir de la cuisse de Jupiter, ou de la cuisse de Jules Peeters, comme disaient en blaguant les vieux Bruxellois. Certains, comme le président Giscard d’Estaing, prétendent descendre de Louis XIV par les femmes de chambre, moi je descends des illustres Jacqmotte par leur gouvernante, et alors ?
De quoi sont faits nos souvenirs ? Par quelles manières en assembler les fragments, les tessons sensoriels, mnésiques, recomposer le puzzle de vies aussi minuscules qu’étincelantes qui forment notre lignée ? Comment départager les vraies réminiscences des reconstructions psychiques ? Comment arpenter un siècle, remonter le cours du temps en foulant les pavés de la place du Jeu de Balle, de la rue des Tanneurs, de la rue Blaes, de la rue des Renards, en vomissant sa colère rue Joseph Stevens, à l’endroit où la Maison du Peuple de Victor Horta a été rasée en 1965 au profit d’une tour disgracieuse appelée Tour Sablon ?
Modernisation, bruxellisation, gentrification, mondialisation, mais y a‑t-il moyen d’aller au rebours de l’histoire ?
Moralité : il n’y a plus de marollité, conclut-il en riant dans sa barbe.
Signalons la réédition de Korsakoff également chez M.E.O., un roman publié en 2004 chez Luce Wilquin, couronné par le prix Rossel des jeunes.
Véronique Bergen