Les héritiers ouvrent aussi des chemins

Xavier BERNIER, Tchan­sons d’one miète pus lon. Chan­sons d’un peu plus loin, Société de langue et de lit­téra­ture wal­lonnes, coll. « Lit­téra­ture dialec­tale d’aujourd’hui » n° 47, 2024, 64 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930505–39‑8

bernier tchanson d'one miète pus lonLes mem­bres de la Société de langue et de lit­téra­ture wal­lonnes, qui reçoivent ses pub­li­ca­tions ordi­naires avant même qu’elles n’arrivent en librairie, auront cer­taine­ment remar­qué l’évolution de sa plus vaste col­lec­tion, « Lit­téra­ture dialec­tale d’aujourd’hui ». Au-delà du tra­vail inno­vant réal­isé sur les maque­ttes, il con­vient d’observer une inflex­ion dans le choix des textes : alors que, depuis une bonne décen­nie, elle pro­po­sait des œuvres d’écrivains con­fir­més — et par­fois même des réédi­tions — voilà qu’ont paru coup sur coup deux pre­miers recueils. Si Al cwène dès djoûs de Jean Col­lette, qui réu­nit plusieurs suites de poèmes, sem­blait déjà une œuvre de matu­rité, ces Tchan­sons d’one miète pus lon mar­quent l’entrée en lit­téra­ture d’un nou­veau tal­ent, par ailleurs l’un des cadets de la Société. (Qui se sou­vient que la « petite col­lec­tion », comme elle est sou­vent appelée, fut com­posée à l’origine de pla­que­ttes se réjouira cer­taine­ment qu’elle joue à nou­veau ce rôle de vivi­er.)

Dire que Xavier Bernier est tal­entueux sem­ble un euphémisme. Il appar­tient à une nou­velle généra­tion de wal­lono­phones qui, faute de l’avoir appris de jeunesse, ont dû pren­dre leur idiome à bras-le-corps, en inter­ro­geant sans relâche des par­ents et en dis­séquant les meilleurs auteurs (ces chan­sons sont dédiées à la mémoire de deux maitres, Émile Gilliard et Auguste Laloux). L’on a peine à le croire tant il déploie une langue riche et pré­cise, qui puise directe­ment aux images et aux sonorités du par­ler de Cru­pet. Leur lec­ture ras­sur­era cer­taine­ment les ama­teurs quant aux capac­ités de régénéra­tion des let­tres wal­lonnes, qui vivent une péri­ode charnière.

Mais en miroir — il faut le recon­naitre — la ren­con­tre d’un texte si exigeant peut faire crain­dre la pénurie de lecteurs. En effet, en dépit des efforts de l’éditeur, qui pro­pose un rap­pel des principes de tran­scrip­tion Feller, une tra­duc­tion française en vis-à-vis et cinq pages ramassées de notes et de glos­saire, ce type d’œuvre reste dif­fi­cile d’accès pour un pub­lic qui ne pos­sède pas entière­ment son wal­lon. Car si la ver­sion française restitue le sens, elle perd cer­taines allitéra­tions, cer­tains enjambe­ments :

Quèwéye d’aveûles au bwârd do trau
Onk qui sît l’ôte, tot fiant come s’i
Crwêreut qu’i veut pus clér qui li
Waîte bin l’ bèle binde di laîds bâbaus !

[File d’aveugles au bord du gouf­fre / L’un suit l’autre en faisant mine / De croire qu’il voit mieux que lui / Belle bande d’idiots !]

Et il en va de même pour les idi­o­tismes, générale­ment intraduis­i­bles. Dire que le piche-è‑l’aye est dés­in­volte sem­ble trop faible : il est en fait « pisse à la haie ». De même pour le tape-à-gaye (le gauleur de noix, qui frappe au petit bon­heur la chance) et le tchîye-à-pouf (le « chie au hasard »), qui per­dent aus­si de leur saveur.

C’èst mi qu’èst piche-è‑l’aye
Tape-à-gaye
Tchîye-à-pouf
C’èst vos, m’ fi, qu’èrite do bouzouf !

[Je suis dés­in­volte / Imprévoy­ant / Foireux / C’est toi, mon gars, qui hérites du bor­del !]

Ces deux extraits font entrevoir un thème impor­tant du recueil, à savoir les lim­ites plané­taires et la cri­tique de l’individualisme. Xavier Bernier est en effet un auteur engagé, qui dénonce aus­si la « Forter­esse Europe » et la fast-fash­ion. Il est intéres­sant d’observer que, ce faisant, il renoue avec une tra­di­tion cen­te­naire de la lit­téra­ture en langue wal­lonne, qui a sou­vent — et notam­ment dans ses débuts moral­istes — prêché le principe de l’égalité de tous devant les drames. Comme Nico­las Defrecheux a pu dire, dans des vers réédités à l’occasion de la dernière Fureur de lire, « Qui t’ plèce so l’ monde seûye basse ou hôte, lès måleûrs todi t’ac’sûront » [« Que ta place sur le monde soit basse ou haute, les mal­heurs t’atteindront tou­jours »]. Xavier Bernier tance le con­som­ma­teur irre­spon­s­able :

Ti t’ pous bin mète à djok su t’ twèt
Ou d’djà ataquè à cou­ru
Gn’a pus qu’ deûs maniéres di moru
Si ti n’ néyes nin, ti crèverès d’ swè

[Tu peux te percher sur ton toit / Ou déjà com­mencer à courir / Il n’y a plus que deux manières de mourir / Si tu ne te noies pas, tu crèveras de soif]

Est-ce à dire qu’il se place dans l’exacte con­ti­nu­ité d’écrivains qui, avant lui, ont exalté en wal­lon la vie sim­ple et la sagesse pop­u­laire ? Du tout. Il cherche plutôt sa pro­pre voix, entre émer­veille­ment du quo­ti­di­en et sol­i­dar­ité par-delà les fron­tières, y com­pris les fron­tières tax­onomiques.

Mi, dji n’è vou nin, d’ vos racènes
Èt dji n’ vou nin d’meurè stitchi
Tot tchan­tant, mès pîds dins l’ansène
Ou dins l’ crausse aurzîye do pachi

[Je n’en veux pas, de tes racines / Et je ne veux pas rester fixé / Chan­tant, les pieds dans le fumi­er / Ou dans l’argile grasse du verg­er]

Le meilleur exem­ple est sa Tchan­son po lès mou­chons, qui reprend un air tra­di­tion­nel quelque peu car­nassier. Mais, sous sa plume, « Dj’ê stî al tchèsse aus p’tits mou­chons / Dj’ènn’ ê tuwè pus d’on mil­lion » [« J’ai été à la chas­se aux petits oiseaux / J’en ai tué plus d’un mil­lion »] devient…

Avoz choûtè lès p’tits mou­chons
Qui tchantenut chaque si p’tite tchan­son ?

[As-tu écouté les petits oiseaux / Qui chantent cha­cun sa petite chan­son ?]

Gageons que c’est grâce à de nou­veaux bardes comme lui « Qui l’ môde va d’abôrd riv’nu do tchan­tè è walon / Èt r’chuflè dès-aîrs do timps d’ nos ratayons » [« Que chanter wal­lon revien­dra à la mode / Tout comme sif­fler des airs anciens »].

Julien Noël

Les tra­duc­tions offertes ici sont les adap­ta­tions lit­téraires de l’auteur.

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