François EMMANUEL, Retour à Satyah, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2024, 180 p., 9 €, ISBN : 9782875686947
Paru en 1989 aux Éditions Alinea, réédité en 2000 chez Ancrage, Retour à Satyah, premier roman de François Emmanuel, avait déjà fait son entrée dans la collection patrimoniale Espace Nord en 2006. Voici que près de vingt ans plus tard, cet ouvrage nous y revient, accompagné cette fois d’une postface de Margareth Amatulli.
À (re)lire aujourd’hui cet ouvrage largement trentenaire, alors que l’œuvre de son auteur est abondante et multiple, on ne peut que mesurer à quel point elle inaugurait pleinement l’univers romanesque qui s’y est déployé. Retour à Satyah nous narre la quête d’Aniel Mahasöhn, soldat déserteur de l’armée israélienne pendant la campagne libanaise de 1982. Dans sa fuite, il suit une « folle de guerre » palestinienne qui réveille en lui le visage d’une cantatrice juive que l’on a tenue pour sa mère. Ce qui conduit le lecteur à Satyah pour d’autres recherches en Pologne, là où elle est morte dans un camp nazi quarante ans plus tôt. Quête impossible de la mère disparue, le roman repose sur un mystère puissant, celui des origines et de la filiation, qui anime intensément l’œuvre de François Emmanuel. Elle met aussi en relation deux guerres, dont la seconde rejoint une douloureuse actualité, mêlant subtilement les postures de victimes et d’agresseur, convoquant les horreurs aux emprises tenaces qui résistent aux années et qui brisent les lignes temporelles. Précipité dans son passé, Aniel recompose en un récit fragmentaire les étapes de son enfance tandis qu’il réapprivoise la pratique du piano. Ici, comme dans toute l’œuvre de l’auteur, le chemin vers soi transite par l’art, que l’on parle de musique, de sculpture, de photographie, d’écriture ou de cinéma. S’ensuit une errance qui bouscule l’ordre narratif, comme si le récit lui-même se cherchait. Côtoyer la beauté revigore, transfigure et éloigne les démons du passé tout en rapprochant les êtres humains tandis que les phrases de ce « roman de filiation » elles-mêmes s’imprègnent d’une poésie qui en épouse le contenu, tout à la fois retenue et forte.
La postface qui enrichit le volume est nourrie également du discours abondant qui s’est construit au fil du temps autour de l’ensemble de l’œuvre de François Emmanuel. En témoigne particulièrement l’imposant opus publié en 2022 par les Archives & Musée de la Littérature sous le titre Le monde de François Emmanuel. Cet ouvrage, qui multiplie les éclairages et les croise sans relâche, rassemble des contributions dont celle de l’auteur lui-même qui se prête au jeu de l’interview. De tout cela, Margareth Amatulli, qui y avait consacré un article à Retour à Satyah, nous donne une synthèse sensible et lumineuse qui en célèbre le caractère fondateur. On ne peut dès lors que saluer cette réédition qui donnera sans nul doute envie à de nouveaux lecteurs de découvrir d’autres titres de l’auteur dont pas moins de huit sont disponibles dans le catalogue de la même collection.
Thierry Detienne