Un coup de cœur du Carnet
Fernand VERHESEN, L’offrande du sensible, Anthologie poétique, Introduction et choix de poèmes par Pierre-Yves Soucy, Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, 2024, 215 p., 18 €, ISBN 978–2‑8032–0086‑3
Précédée d’une éclairante introduction de Pierre-Yves Soucy, L’offrande du sensible réunit des textes de Fernand Verhesen dont la publication s’échelonne de 1947 (e.a. de larges extraits du recueil Voir la nuit) jusqu’à son dernier livre paru en 2008. Deux ouvrages y figurent dans leur intégralité, Franchir la nuit (1970) et L’archée (1981).
L’anthologie, c’est la règle du genre, ne peut mettre en évidence que des fragments d’une œuvre aux multiples occurrences, composée de poésie mais aussi d’essais. Verhesen qui fut aussi, dès 1939, co-directeur du Journal des poètes, appartient à cette famille d’écrivains dont l’œuvre propre ne suffit pas à assouvir pleinement la vocation. Il assume également la responsabilité de « passeur », comme en témoigne son activité de critique et de traducteur.
La lecture des textes réunis ici incite à envisager l’acte poétique comme une traversée et une « offrande », celle qu’évoque avec justesse le titre de l’anthologie. Éric Brogniet, qui lui a succédé à l’Académie, met en lumière cet aspect essentiel de la démarche de Verhesen : « Le poème, comme la vie, est donc passage et appel d’air. » Dans son essai La lecture silencieuse, le même Brogniet illustre cette conviction avec un extrait des Propositions de Verhesen : « (…) la poésie seule permet ce miracle d’associer le particulier à l’universel, l’instant à l’éternité, la vérité essentielle, commune, humaine, et le plus fugace de ses innombrables visages : la poésie n’est pas seulement paroles, elle est aussi la vie ».
En poésie, tout est forme. L’offrande du sensible donne accès à plusieurs variations de l’écriture poétique de Verhesen. Les poèmes en prose, forme de prédilection de l’auteur, alternent avec ceux, en vers, pour lesquels parfois s’impose une contrainte supplémentaire dans l’ordonnancement de la typographie et la mise en page.
Des lectures successives du volume surgissent certains vers qui balisent la trajectoire du poète au long des décennies. Ils interrogent le réel sur lequel prend appui l’écriture poétique, précédant, nourrissant l’abandon auquel le poème est livré. « Dormeuse en mon sommeil, ma pensée / Dérivait sur la mer dépliée » (Voir la nuit, 1947). Plus loin, plus tard (Franchir la nuit, 1970), n’est-ce pas semblable questionnement qu’inspire le geste poétique et qui l’éclaire ? « Avec ce que la clarté rassemble au revers de la page, l’ombre d’un poème. (…) Avec ce qui n’est pas encore et dont se pare le souvenir, refaire la mémoire de toute parole. ». Dans Les clartés mitoyennes Verhesen dévoile l’alchimie créatrice : « L’instant formulé s’aère / invente loin des normes / la forme voulue du monde. » Sans doute, ce constat concerne-t-il autant l’écriture que la lecture : l’une et l’autre inventent un univers nouveau, lui donnent forme. « Les mots traversent leurs limites », lit-on à l’ouverture de ce poème crucial.
Dans un poème dédié à Philippe et Françoise Jones, Verhesen évoquant « certaines pierres coincées au pli des nues » laisse entrevoir l’énigme de la poésie, « ce qui pulvérise le savoir, mémoire d’être aux confins du silence ».
Avec cette anthologie, le catalogue des Éditions de l’Académie offre au public une stimulante occasion de (re)découvrir l’œuvre essentielle d’un des membres de la Compagnie, facilitant l’accès à des textes hélas souvent introuvables par ailleurs. Ces fragments ne manqueront pas de susciter l’envie d’explorer davantage l’ensemble de l’œuvre, la poésie bien sûr, mais aussi les essais littéraires comme ces Propositions parues il y a trente ans, évoquées par Pierre-Yves Soucy dans l’introduction de L’offrande du sensible dont il a choisi les textes.
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Jean Jauniaux