Nicolas Defrecheux, déclaré d’utilité publique

Un coup de cœur du Car­net

Bap­tiste FRANKINET, Nico­las Defrecheux, le bicen­te­naire d’un auteur wal­lon, Lamiroy, coll. « L’article », 2025, 5 €, ISBN : 978–2‑87595–965‑2

frankinet nicolas defrecheuxNous vivons de clichés. Un plom­bier, ça porte une salopette et une cas­quette de travi­o­le. Une infir­mière, ça traine des pieds et ça n’a jamais le temps. Un insti­tu­teur, ça finit sa journée à 15 h et sa semaine, le jeu­di. Et un ou une bib­lio­thé­caire, for­cé­ment, ça ne lit pas, tout occupé.e que ça est à ranger les livres en ray­on. Bap­tiste Frank­inet est bib­lio­thé­caire. Pas­sion­né et engagé, il nous a déjà con­va­in­cus de sa con­nais­sance fine de la langue wal­lonne avec les deux pans de son tra­vail Qué novèle ? Cette fois, c’est en éru­dit sur la cul­ture et en incol­lable sur l’histoire lit­téraire wal­lonnes qu’il nous rav­it, avec un hom­mage en 5000 mots au poète Nico­las Defrecheux (10 févri­er 1825–26 décem­bre 1874). Un opus­cule sur lequel vien­nent se fra­cass­er tous les stéréo­types asso­ciés à sa noble pro­fes­sion.

Nico­las Defrecheux, cela ne vous dit rien ? Nor­mal. Quelqu’un qui a don­né son nom à tant de rues est irrémé­di­a­ble­ment voué à l’oubli – ou pire, à l’erreur posthume et endémique, les plaques en émail bleu indi­quant sys­té­ma­tique­ment « Defrêcheux », au point que le cir­con­flexe erroné s’est imposé jusque dans sa notice Wikipé­dia.

Et c’est juste­ment parce qu’il habite dans une rue Defrecheux que le jeune étu­di­ant roman­iste Charles Del­brouck, chargé de men­er un tra­vail d’étude sur un auteur belge, a jeté son dévolu sur le per­son­nage, « pour faire au plus court ». Les infor­ma­tions en ligne étant pau­vres, il décide de se ren­dre à la source et pousse la porte du bureau de Bap­tiste Frank­inet, au Musée de la Vie wal­lonne. Prise de con­tact sym­pa­thique avec le con­nais­seur, plongée dans les entrailles de la réserve pré­cieuse (où la bib­lio­thèque dialec­tale n’occupe pas moins de 800 mètres linéaires), feuil­letage d’éditions rares et pause sand­wich dans un snack tout proche : Del­brouck boit les paroles de son cla­pant cicérone au cours d’une journée mémorable, pleine d’enseignements.

Nico­las Defrecheux, c’est donc ce poète né à Liège il y a tout juste deux siè­cles, dont un texte emblé­ma­tique, devenu suc­cès de la chan­son pop­u­laire, va emprein­dre l’identité pro­fonde de ses com­pa­tri­otes de la Cité ardente, le Leyîz‑m’plorer – pronon­cer « lèyîme­ploré » et traduire « Lais­sez-moi pleur­er ». En effet, jugé d’un tem­péra­ment fron­deur et saine­ment rebelle depuis l’arasant pas­sage du Téméraire, le Lié­geois serait étrange­ment devenu au mitan du 19e siè­cle le par­a­digme du lamentin rabâchant un pau­vre sort dont il n’arrive pas à se dégager. Les mau­vais­es langues met­tront cette muta­tion humorale sur le compte de la prox­im­ité, tou­jours revendiquée, de Liège avec ces râleurs con­géni­taux de Français – on vous par­lait des clichés tenaces… Les esprits plus éclairés y ver­ront une évo­lu­tion soci­ologique pro­pre aux métrop­o­les économique­ment floris­santes mais demeurées irré­ductible­ment provin­ciales sur le plan cul­turel, où un petit peu­ple harassé de tra­vail côtoie une bour­geoisie jalouse de ses intérêts. Et l’on s’étonnera, au final, que tout le monde y tire la tronche…

Bap­tiste Frank­inet explique tout cela, et bien d’autres choses encore, au jeune dis­ci­ple. Il traduit à son atten­tion des pas­sages de son autre grand poème, Mès deûs lin­gad­jes, où s’exprime le tiraille­ment per­ma­nent, débouchant sur une scis­sion intérieure, entre le français, aux frondaisons, et le wal­lon, aux racines. Il lui brosse un por­trait de l’homme intime – con­trar­ié dans ses études, pour­tant promis­es comme bril­lantes, par la pau­vreté famil­iale, puis frap­pé à l’âme par le deuil de sa bien-aimée – mais aus­si de la région qu’il n’a jamais quit­tée jusqu’à sa mort et dont il est devenu un porte-voix. Il lui fait saisir l’enjeu de la ritour­nelle dans ses cramignons, lui révèle ses col­lab­o­ra­tions aux fameux Almanachs de Math­ieu Laens­bergh, et lui fait même décou­vrir, comme à la plu­part d’entre nous sans doute, sur YouTube, une inter­pré­ta­tion inat­ten­due du Leyîz‑m’plorer par Edith Piaf, alors que la Môme était en tournée en Bel­gique au lende­main de la guerre…

Depuis sa créa­tion, la col­lec­tion « L’Article » des édi­tions Lamiroy nous a habitués à des por­traits enlevés d’auteurs et d’autrices tous azimuts. Le didac­tisme sub­til et frais dont use Frank­inet pour servir la mémoire de Defrecheux con­tribue à le dépous­siér­er et à lui ren­dre sa place légitime, celle d’un de nos clas­siques les plus inspi­rants.

Frédéric Sae­nen

Plus d’information

  • La fiche de Nico­las Defrecheux
  • Lèyîz nos-åmes bin tchôdes : une sélec­tion de poèmes de Nico­las Defrecheux édités dans le cadre de la Fureur de lire (pdf)