Au crépuscule de la vie

Anne DUVIVIER, Dernière folie, M.E.O., 2025, 191 p., 19 €, ISBN : 978–2‑8070–0492‑4

duvivier dernière folieDepuis le décès du pre­mier ami de la bande, Hervé réflé­chit active­ment et décide de créer un habi­tat com­mu­nau­taire dans sa mai­son de Villers-le-Bois, où il souhaite rassem­bler les amis avec qui il a vécu il y a 25 ans à l’Oasis avec leur gourou New Age, Swamji. Per­suadé qu’il va pour­voir récréer l’ambiance insou­ciante et com­plice de l’Oasis, il con­tacte un à un ses amis pour leur faire part de son pro­jet. Il leur pro­pose d’abord d’effectuer un test en vivant tous ensem­ble durant une semaine, puis de décider s’ils pour­suiv­ent l’aventure.

Gal­vanisé par ce qu’il estime une idée géniale, Hervé se lance avec entrain dans des travaux pour pou­voir accueil­lir chez lui neuf per­son­nes avec un min­i­mum de con­fort. Les choses se com­pliquent assez rapi­de­ment car sa com­pagne Alba ne croit pas en son pro­jet, ce qui crée des ten­sions dans leur cou­ple. Au fur et à mesure que Hervé renoue avec ses amis, nous décou­vrons leur his­toire per­son­nelle, le lien unique qui les a unis et qui s’est par­fois dis­ten­du avec le temps, les secrets partagés par cer­tains, mais pas tous.

Entre cha­cun, c’est une his­toire sin­gulière qui s’est tis­sée. Une évi­dence qui lui saute aux yeux seule­ment main­tenant. Qu’est-ce qui fait qu’il y a cinq ans, il a pris son télé­phone et appelé Odette, après tout ce temps, je me demande ce que tu deviens ? À quoi tient qu’il n’ait jamais per­du Ludi­vine de vue ? Après avoir été amants, Claire et lui se sont imposé une par­en­thèse de dix années. Cette perte de temps, tous vont pou­voir la rat­trap­er.

Entre Mau­reen qui fait le bilan de sa vie après avoir tra­vail­lé 37 ans à la Com­mis­sion Européenne, Claire qui n’est plus heureuse dans son cou­ple, Odette qui a peur de retomber dans une vieille addic­tion et Philippe qui s’impose un peu chez son frère, il faut dire qu’on ne s’ennuie pas.

Dans ce roman poly­phonique, Anne Duvivi­er donne tour à tour la parole à Hervé et cha­cun de ses amis, ce qui per­met au lecteur de com­pren­dre que rien n’est sim­ple dans ce pro­jet d’habitat com­mu­nau­taire. C’est que les sex­agé­naires ont tous un car­ac­tère bien trem­pé, mais ils souhait­ent égale­ment se met­tre d’accord sur toutes les déci­sions, des tâch­es domes­tiques aux besoins spé­ci­fiques des uns et des autres, ce qui donne à lire quelques dis­putes qui frô­lent le drame shake­spearien. Par ailleurs, Swamji, désor­mais en mai­son de repos, sus­cite la con­tro­verse : cer­tains de la bande le perçoivent comme un précurseur, d’autres voient en lui un séduc­teur manip­u­la­teur. Ce qui est intéres­sant dans ce joyeux bor­del, c’est que c’est la mort d’un mem­bre du groupe qui a dis­lo­qué ce dernier 25 ans plus tôt et que c’est le décès d’un autre qui les pousse à se réu­nir.

Vous l’aurez com­pris, dans cette Dernière folie, rien ne se passe comme prévu. L’autrice nous donne à lire une his­toire drôle dans un style direct et fam­i­li­er sans fior­i­t­ures (« À y repenser aujourd’hui, la psy n’avait pas tort. Une femme plus jeune, c’est fati­gant. Faut tou­jours être au top, avoir des idées, se fringuer cool et quand on n’y arrive pas ou plus, on se sent comme une merde »). Sous ces apparences de légèreté, nous sommes toute­fois amenés à nous inter­roger sur une ques­tion plus pro­fonde : lorsque nous arrivons à l’âge de faire le bilan de notre vie, lorsque nos proches par­tent les uns après les autres, com­bi­en de temps nous reste-t-il ? Que reste-t-il encore à espér­er ? L’étau de la peur de de mourir seul(e) ou mourir tout court resserre son étreinte et cha­cun des per­son­nages de l’histoire nous mon­tr­era quel type de par­ti­tion il souhaite jouer pour sa dernière danse.

Séver­ine Radoux