Louis Bosny, un acteur de l’architecture sociale dans l’après-guerre

Jean-Michel DEGRAEVE, Une sobriété créa­tive. Louis Bosny archi­tecte 1924–1983, Post­face de Georges-Éric Lan­tair, Fourre-Tout, 2024, 290 p., 35 €, ISBN : 978–2‑930525–26‑6
Carme­lo VIRONE, Louis Bosny (1924–1983) et le loge­ment social, un mod­èle pour aujourd’hui, Fourre-Tout, 2024, 48 p., 4 €, ISBN : 978–2‑930525–27‑3

degraeve une sobriete créativeDurant les années 1920–1930, la région lié­geoise ne con­nait pas ou peu le grand vent de moder­nité cul­turelle et artis­tique qui pénètre les cer­cles de Brux­elles, Anvers ou Gand, dans le sil­lage, à la même époque, des pays lim­itro­phes et de leurs cap­i­tales. On cite tou­jours la revue Antholo­gie (1920–1940) créée par le poète et écrivain Georges Linze (1900–1993), co-fon­da­teur du Groupe d’Art Mod­erne de Liège, fer­vent défenseur des tech­niques nou­velles, de la vitesse et d’une forme par­ti­c­ulière de futur­isme, qui séduisit quelques artistes lié­geois.

Mais Linze et ses amis font fig­ure d’exception… avec, cer­taine­ment, l’architecture, où les influ­ences du mod­ernisme sont davan­tage présentes. La mon­tée en puis­sance, au milieu des années 1930, du Par­ti ouvri­er belge (POB), et à Liège, de quelques hommes poli­tiques (comme l’échevin Georges Truf­faut), soucieux de trans­for­ma­tions urban­is­tiques et du déploiement économique du bassin indus­triel, vont avoir une influ­ence gran­dis­sante sur les décen­nies suiv­antes. Leur ter­rain d’action ? Ce domaine con­nexe à la cul­ture, où pro­grès social et moder­nité pour­ront s’associer par des expres­sions inno­vantes : le paysage urbain, le développe­ment d’une archi­tec­ture fonc­tion­nelle et de bien-être, la con­struc­tion de loge­ments et d’infrastructures com­mu­nau­taires (bains publics, écoles, hôpi­taux, cités-jardins…), vaste pro­gramme d’initiatives pour la plu­part financées par les pou­voirs publics.

La fin du con­flit en 1945, la néces­sité de recon­stru­ire au mieux la métro­pole sec­ondaire qu’est Liège, le finance­ment du Plan Mar­shall, vont offrir des pos­si­bil­ités inédites à de nom­breux archi­tectes. Cer­tains étaient antérieure­ment déjà act­ifs col­lec­tive­ment, comme le groupe L’Équerre (et sa revue pub­liée de 1928 à 1939). D’autres nais­sent à par­tir de pro­jets – tel le groupe EGAU, qui réalis­era les tours de la cité de Droix­he entre 1951 et 1971, non sans avoir observé l’Unité d’habitation de Mar­seille conçue par Le Cor­busier et Char­lotte Per­riand entre 1947 et 1952. Dans le même temps, des indi­vid­u­al­ités aujourd’hui large­ment recon­nues vont émerg­er, comme les frères Moutschen, Georges Dedo­yard, Claude Stre­belle, Lucien Kroll, Charles Van­den­hove…

Grâce à l’ouvrage mono­graphique, riche en recherche d’archives, doc­u­ments, pho­tos  et nom­breux témoignages, recueil­lis et analysés par Jean-Michel Degraeve – lui-même archi­tecte-urban­iste et con­seil, notam­ment au sein de sociétés publiques de loge­ment social en Wal­lonie –, un nom peu con­nu jusqu’ici sort de l’oubli, celui de l’architecte Louis Bosny. Né en 1924 à Liège dans une famille social­iste, étu­di­ant dis­sipé à l’Académie des Beaux-Arts, il quitte la Bel­gique en 1939, et se retrou­ve dure­ment interné en Espagne. Après moult péripéties, il rejoint le Con­go et s’engage, d’abord au sein des troupes colo­niales belges en Afrique, puis au sein des forces spé­ciales bri­tan­niques. Démo­bil­isé en 1945, à 21 ans, Bosny entre­prend des études d’architecture à Liège, et va réus­sir bril­lam­ment et en un temps record son cur­sus. Archi­tecte indépen­dant dès 1949, il va ensuite être inté­gré, avec d’autres, au développe­ment des con­struc­tions de loge­ments soci­aux, à Liège et dans sa proche périphérie indus­trielle. Aperçu rapi­de et par­tiel : à 30 ans, Bosny reçoit la con­cep­tion d’un pro­jet de 36 apparte­ments, dans un nou­veau quarti­er social à Flé­malle-Grande, en par­al­lèle au plan de développe­ment urbain réal­isé par le groupe L’Équerre. Un sec­ond chantier de 42 apparte­ments lui est attribué et inau­guré en 1958, suivi la même année d’un nou­veau com­plexe de 62 apparte­ments avec salle com­mu­nau­taire. Plus tard, il inter­vien­dra de même sur la com­mune d’Ans.

Dans ces mêmes années, l’université de Liège et son recteur Mar­cel Dubuis­son font appel à de jeunes archi­tectes, dont Louis Bosny, pour la con­struc­tion d’un pre­mier home uni­ver­si­taire au boule­vard d’Avroy. Face à l’augmentation du nom­bre d’étudiants, l’université débor­de du cen­tre-ville et s’étend sur les hau­teurs du Sart-Tilman. Bosny est sol­lic­ité, avec moins de suc­cès. Mais il déploie alors son activ­ité sur un autre site de l’université, celui de l’hôpital de Bav­ière, un bâti­ment vieil­lis­sant du 19e siè­cle, dont il par­ticipe à la réno­va­tion et l’extension de divers pavil­lons de soins. Les pro­jets de Bosny béné­fi­cient le plus sou­vent, et jusqu’aux années 1980, des poli­tiques locales d’investissement en loge­ments soci­aux, mais qui, la crise économique frap­pant, vont se raré­fi­er. La ratio­nal­ité d’espaces com­mu­nau­taires et les codes du fonc­tion­nal­isme ten­dent néan­moins, mal­gré des bud­gets par­fois fort con­traints, vers une vision idéale, pos­i­tive et généreuse, du « mieux-vivre » ensem­ble des pop­u­la­tions ouvrières et de la petite classe moyenne.

virone louis bosnyBosny réalise égale­ment des habi­ta­tions privées, tra­vail­lant d’arrache-pied, sou­vent en indépen­dant, mais aus­si asso­cié à Hubert Châte­lain, archi­tecte com­plice… et pianiste de jazz sur la scène lié­geoise. La renom­mée de Bosny n’égala jamais celle d’un Claude Stre­belle ou d’un Charles Van­den­hove. Il res­ta un archi­tecte « de l’ombre », éloigné du tape-à‑l’œil, et fidèle à ses con­vic­tions sociales, tra­vailler pour le bien-être des col­lec­tiv­ités. En témoignent ses réal­i­sa­tions de qual­ité et en grand nom­bre, qui ont par­ticipé au redé­ploiement urban­is­tique et social de toute une région. S’ouvrant aux mul­ti­ples facettes de la per­son­nal­ité de Bosny, qu’on ne peut résumer ici, le livre de Jean-Michel Degraeve aux édi­tions Fourre-Tout, dirigées par l’architecte Pierre Hebbe­linck, s’accompagne égale­ment d’un livret plus mod­este. Carme­lo Virone, accom­pa­g­né par d’autres voix – dont celle de Chris­tine Mahy, pour le Réseau wal­lon de lutte con­tre la pau­vreté – , y ques­tionne la prob­lé­ma­tique du loge­ment social dans le con­texte restric­tif d’aujourd’hui, en s’inspirant de la démarche de Louis Bosny. Deux ouvrages éclairants.     

Alain Delaunois