Théâtre 1918–1940 : une synthèse magistrale

Un coup de cœur du Car­net

Pierre PIRET, Le chant du signe. Dra­matur­gies expéri­men­tales de l’entre-deux-guerres, Cir­cé, coll. “Penser le théâtre”, 2024, 210 p., 24 €, ISBN : 978–2‑84242–510‑4

piret le chant du signeNonob­stant le fait qu’ils ont pro­duit leur œuvre pour l’essentiel dans l’entre-deux guer­res, que peu­vent avoir en com­mun des dra­maturges aus­si dif­férents que Fer­nand Crom­me­lynck, Paul Claudel, Michel De Ghelderode, Jean Cocteau, Roger Vit­rac, Hen­ry Sou­magne, Guil­laume Apol­li­naire ? Si l’on se réfère aux études exis­tantes, seules quelques analo­gies très par­tielles sinon super­fi­cielles ont été mis­es en lumière. Or, mal­gré sa brièveté, cette péri­ode fut mar­quée dans les domaines tant musi­cal que plas­ti­cien et lit­téraire par une forte volon­té des créa­teurs de met­tre en ques­tion les codes étab­lis – notam­ment ceux du théâtre de boule­vard – et d’innover sans crain­dre de provo­quer. Cette volon­té s’étant exprimée dans un grand désor­dre appar­ent, sans qu’on puisse la ranger dans le tiroir “avant-gardes”, c’était une gageure d’y recon­naitre une logique com­mune et, à for­tiori, de détailler les rouages d’une telle logique. Voilà le défi que vient de relever bril­lam­ment Pierre Piret, pro­fesseur au Cen­tre d’Études théâ­trales de l’UCLouvain, en s’appuyant sur la panoplie con­ceptuelle de la psy­ch­analyse lacani­enne – on voit mal, tout compte fait, quelle autre grille d’analyse aurait pu con­venir à la tâche.

Déjà nais­sante avant la guerre de 14–18, une prise de con­science s’est pro­gres­sive­ment répan­due et ampli­fiée chez les dra­maturges con­cer­nant le sys­tème et les fonc­tions du lan­gage ver­bal. Loin de se réduire à un out­il docile d’expression et de com­mu­ni­ca­tion, celui-ci impose sa loi dif­féren­ci­atrice et struc­turante à l’ensemble de l’activité psy­chique et, par là, per­met rien de moins que la genèse de la pen­sée. De cette pri­mauté fon­da­men­tale résul­tent trois grands effets alié­nants. D’abord, la langue est léguée à l’enfant par ses prédécesseurs : les seuls mots disponibles pour s’identifier et s’exprimer sont venus de l’Autre. Cha­cun à leur manière, Crom­me­lynck, Ghelderode et Vit­rac ont illus­tré cette altérité dans Le cocu mag­nifique, Pan­ta­gleize, Vic­tor ou les enfants au pou­voir et plusieurs autres pièces. Une deux­ième con­trainte résulte de ceci que les mots for­ment un sys­tème clos sur lui-même et rad­i­cale­ment incom­plet ; ain­si le sujet est-il entrainé dans une chaine infinie de ren­vois sans orig­ine ni aboutisse­ment. Les pièces de Claudel et de Sou­magne sont par­ti­c­ulière­ment déter­minées par cette organ­i­sa­tion lan­gag­ière, qu’il s’agisse du Souli­er de satin ou de L’autre Messie. Enfin, la parole étant struc­turelle­ment équiv­oque, elle fait de l’allocutaire non pas un sim­ple “décodeur” comme on le croy­ait, mais le véri­ta­ble faiseur de la sig­ni­fi­ca­tion, amené à se fray­er un chemin par­mi l’entrelacs de sig­nifi­ants auquel il est con­fron­té. Préoc­cupés par ce ren­verse­ment, Cocteau et Apol­li­naire ont accordé une place stratégique au mécan­isme allo­cu­tif dans leurs pièces Les mar­iés de la Tour Eif­fel, La voix humaine, Les mamelles de Tirésias.

Au-delà de leur grande diver­sité, et grâce à un exa­m­en extrême­ment minu­tieux, Pierre Piret mon­tre que toutes ces pièces présen­tent plusieurs points com­muns. Dans cha­cune le héros (l’héroïne) sus­pend son exis­tence à la ques­tion de la vérité et joue par là sa pro­pre vie. Partagé entre le rôle qu’il tient et le rôle qu’il désire, il n’entre pas vrai­ment en con­flit avec ses sem­blables mais s’efforce de les dis­créditer : devenant incom­préhen­si­ble à leurs yeux, il s’écarte irrémé­di­a­ble­ment du cer­cle famil­ial ou social. Il s’agit en bref d’une « dra­maturgie métonymique », soutenue par une fuite en avant con­tin­uelle où chaque solu­tion suc­ces­sive­ment espérée se révèle illu­soire, et où dès lors nul dénoue­ment n’est pos­si­ble. Rompant avec la tra­di­tion théâ­trale, les pièces analysées met­tent en cause de manière insis­tante la fonc­tion du mode inter­pel­latif inhérent au théâtre, soulig­nent l’aliénation qui en est insé­para­ble, en ce com­pris le rôle du pub­lic, et pré­cisent dans ce but les con­di­tions de mise en scène. L’entre-deux-guerres théâ­tral en langue française n’est donc pas aus­si dis­parate qu’on le croy­ait. Les pièces étudiées dans Le chant du signe – jeu de mots lacanien ? – reflè­tent la muta­tion épistémique majeure amor­cée par le lin­guiste Fer­di­nand de Saus­sure et y réagis­sent par des inno­va­tions dra­maturgiques très imag­i­na­tives. Ceci dit, et c’est regret­table, le livre de Pierre Piret n’est acces­si­ble qu’à des lecteurs aver­tis, de préférence fam­i­liers des théories de Jacques Lacan. Mais, après tout, celui-ci ne par­lait ni n’écrivait pour le grand pub­lic…

Daniel Laroche