Écrire comme viatique

Lil­iane SCHRAÛWEN, Errances de nuit, Bleu d’encre, 2024, 98 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–78‑9

schrauwen errances de nuitLil­iane Schraûwen a passé son enfance en Afrique – l’une ou l’autre allu­sion en témoigne dans ce recueil de poèmes qui s’ajoute à une bib­li­ogra­phie déjà bien fournie (romans, nou­velles, poèmes, réc­its his­toriques, lit­téra­ture pour la jeunesse). Enseignante, elle a aus­si exer­cé divers emplois dans les métiers du livre. La ques­tion des mots est dès lors essen­tielle, car ils sont un chemin vers l’écriture, qui a une fonc­tion mémorielle. Ils représen­tent égale­ment un via­tique pour déjouer l’absurdité et la vacuité de toute exis­tence réduite à sa part muette et tran­si­toire. Amulettes, étoiles dans la nuit, com­pagnons du rêve, passeurs d’émotions et panseurs des plaies qu’en chaque être humain le temps dépose, à tra­vers les péripéties de la grande ou de la petite His­toire. Les mots sur­gis­sent, ils vien­nent d’un arrière-fond de l’être :

Les mots exis­tent quelque part, ailleurs que dans les dic­tio­n­naires. Ils sur­gis­sent brusque­ment, bru­tale­ment, sans crier gare, s’allument dans le silence de ma tête vide, et voici que naît, étince­lante, une étoile-image, puis une autre, puis une autre encore.

Le silence et la nuit, comme l’errance, sont dans Errances de nuit les fig­ures prin­ci­pales du déploiement de la parole, comme ruines et pier­res étaient les mots-clés d’un livre de 2019 : les mots comme les pier­res sont signes con­ju­ra­teurs de la vie en-allée, des bornes mil­li­aires sur un tra­jet dans le no man’s land de l’existence. Rony Demase­neer notait ain­si très juste­ment à pro­pos de Nuages et ves­tiges que « Seule reste en somme la glaise des mots pour dire l’absence, le vide et insuf­fler un nou­v­el élan aux refuges décatis de nos errances. » L’errance est ici un terme proche de celui de déshérence. Les eaux du vide et de l’absence du précé­dent recueil sont ain­si pro­longées par le pre­mier des haïkus de la fin du présent ensem­ble : Au creux de la nuit /dans le silence infi­ni /je meurs sans un cri. Le pas­sage du temps, la mélan­col­ie, la dif­fi­culté de com­mu­ni­quer et de se com­pren­dre, la nature à la fois somptueuse et ter­ri­ble, la vio­lence qui émaille aus­si bien l’existence des hommes que celle des peu­ples, la vieil­lesse et l’enfance sont des thèmes essen­tiels dans la poésie de Lil­iane Schraûwen.

On notera une musi­cal­ité très présente dans son écri­t­ure poé­tique : asso­nances, rimes émail­lent des poèmes aux rythmes très dif­férents et aux cadences qui vont de l’alexandrin aux vers blancs. L’écriture évoque par­fois l’élégante sim­plic­ité d’un Mau­rice Carême sans nég­liger un soupçon de sur­réel comme dans ce poème ser­vant d’exergue à l’ensemble :

J’aime la nuit
quand tous les chats sont gris        
et qu’ils s’en vont            
sur les toits endormis
semer mes rêves per­dus
par­mi les gouttes de pluie

Ici les poèmes sont mar­qués par les divers reg­istres styl­is­tiques pra­tiqués par Lil­iane Schraûwen : la nar­ra­tiv­ité de la prose, le lyrisme métaphorique, la claire poétic­ité de l’écriture pour la jeunesse et l’enfance ou la réflex­ion plus philosophique. Le recueil est com­posé de sept par­ties, dont l’écriture va de la très grande brièveté des quelques haïkus de la par­tie finale à des poèmes en vers plus ou moins longs et à des textes de prose poé­tique : Les mots, Le temps qui passe, Au cœur de la nuit, Enfances, Les grands fleuves sans fond, Amis d’ici amis loin­tains et Quelques haïkus for­ment ain­si non pas un ensem­ble qui appa­raitrait comme dis­parate, mais dans la suc­ces­sion de leur archi­tec­ture et sous la diver­sité des formes, dessi­nent l’esquisse d’une vie en ses étapes biographiques comme dans son éthique.

Le temps coule sans fin le temps glisse trop vite
Il ne sus­pendra pas sa course ni son vol
Jamais ne cessera son implaca­ble fuite
Tou­jours il pour­suiv­ra son éter­nel envol
Vers un terme cru­el qui fauchera nos vies
En atten­dant la nuit de vide et de néant
Pour­su­is donc ton chemin Com­pose et puis pub­lie
Tes joies et tes plaisirs tes rêves et tes chants […]           

Stoï­ci­enne et épi­curi­enne, Lil­iane Schraûwen nous rap­pelle la leçon de Voltaire (Can­dide) et de Ron­sard – qui, dans son Ode à Cas­san­dre, à la suite du poète latin Ausone, célébrait à la fois le carpe diem et le tem­pus fugit , non sans y ajouter une touche plus som­bre qui tient à notre trag­ique con­tem­po­rain.

Éric Brog­ni­et

Plus d’information