Ode à la beauté sauvage des Hautes Fagnes

Chris­tiana MOREAU, Aux vents déraisonnables, Empaj, 2025, 261 p., 20 €, ISBN : 978–2‑9310–1139‑3

moreau aux vents déraisonnablesLe nou­veau roman de Chris­tiana More­au s’ouvre sur le ques­tion­nement d’un jeune homme con­cer­nant le secret de ses orig­ines. Le réc­it nous plonge alors dans la région des Hautes Fagnes durant l’entre-deux-guerres, où évolu­ent pais­i­ble­ment François et Maria. Mal­gré l’incertitude et la con­fu­sion face à la mon­tée du nation­al-social­isme, les deux jeunes amis d’enfance prof­i­tent de ce bel été pour explor­er leurs recoins favoris dans la nature envi­ron­nante. Ce moment de félic­ité est toute­fois inter­rompu par l’arrivée de Lucie, une cou­sine de Maria ayant récem­ment per­du sa mère et envoyée à la cam­pagne pour panser la blessure de son deuil.

Elle aurait souhaité se ren­dormir dans la douceur de la cham­bre où la tristesse se dilue dans l’inconscience, mais elle eut beau cacher sa tête sous l’oreiller, son mal-être reve­nait goutte à goutte, en se répan­dant comme une per­fu­sion dans son corps engour­di.

Con­va­in­cue qu’elle se mari­era plus tard avec François, Maria voit en Lucie une rivale et lui fait subir son car­ac­tère luna­tique et ombrageux, sans cacher son hos­til­ité tein­tée d’une pointe de cru­auté. François est très attaché à son amie d’enfance, mais il éprou­ve des sen­ti­ments con­tra­dic­toires vis-à-vis de la com­plex­ité de son amie, qui pousse Lucie à retourn­er chez elle à Liège.

La mon­tée au pou­voir du régime nazi engen­dre une sépa­ra­tion entre François et Maria. Ils sont en effet tous deux pour la pre­mière fois en camps enne­mis : François est hos­tile au nazisme et fuit chez un ami à Liège, tan­dis que Maria sou­tient le régime et est con­vo­quée au ser­vice civique oblig­a­toire pour l’armée alle­mande.

La suite du réc­it se pour­suit jusqu’à la fin de la guerre. Nous obser­vons l’évolution des deux héros ponc­tuée par le rationnement, les bom­barde­ments, puis la libéra­tion qui se pro­file à l’horizon. Entre un François qui entre pro­gres­sive­ment dans la Résis­tance et se bat pour son idéal, et une Maria qui sou­tient l’armée alle­mande notam­ment via un choix rad­i­cal, l’écart se creuse de plus en plus et com­pro­met l’avenir com­mun des amoureux.

Aux vents déraisonnables nous offre un réc­it doux et sen­si­ble sur la guerre avec un style tra­vail­lé. Chris­tiana More­au a effec­tué un réel tra­vail d’artisan pour tiss­er un équili­bre juste entre fic­tion et détails his­toriques. Out­re les descrip­tions savoureuses de la nature fag­narde, l’arc nar­ratif des héros est très intéres­sant à décou­vrir : Maria est per­suadée qu’elle va pou­voir recom­mencer son his­toire d’amour là où elle s’est arrêtée avec la guerre, alors que François gagne en matu­rité face aux événe­ments his­toriques. Lorsqu’il retrou­ve Lucie, celle-ci tente de trou­ver avec justesse sa zone de con­fort dans ce tri­an­gle amoureux, sans jamais s’éloigner de sa ligne de con­duite, mal­gré les provo­ca­tions et les épreuves.

Dans cette his­toire, cha­cun aime l’autre à sa façon et nous mon­tre à quel point la réus­site d’un cou­ple est le fruit d’un tis­sage déli­cat de deux mon­des qui recè­lent une part de mys­tère et où les petits riens ont par­fois beau­coup de valeur quand il s’agit de créer à deux un monde intime nou­veau et unique. Un livre à lire en hiv­er, au coin du feu.

Séver­ine Radoux

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