J.-H. ROSNY AINE, Les navigateurs de l’infini précédé de Les Xipéhuz, Postface de Nicolas Stetenfeld, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 333 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–703‑6
La relecture des livres de Rosny est certes un plaisir mais révèle aussi un intérêt certain, les interrogations qu’il se posait il y a plus de 100 ans prenant une résonnance particulière aujourd’hui. Il faut saluer l’initiative d’Espace Nord (qui par ailleurs republie La mort de la Terre) de reprendre en un volume Les navigateurs de l’infini précédé de Les Xipéhuz, ces deux textes ayant été publiés à près de 40 ans d’intervalle. Cela permet ainsi de percevoir l’évolution dans l’œuvre de J.-H. Rosny aîné. En outre, les deux textes ressortissent à des genres différents parmi ceux qu’a pratiqué l’écrivain. Les Xipéhuz s’inscrit dans la veine de ses romans préhistoriques. Mille ans avant la construction des premières cités, une tribu nomade est brutalement confrontée à une forme de vie inconnue qui se révèle violente. Bakhoûn le sage va s’employer à conjurer le péril, car il sait l’Humanité naissante en danger. Il regrette cependant de ne pas pouvoir établir une coexistence pacifique avec ces êtres. Les navigateurs de l’infini relate des expéditions terriennes sur Mars et la découverte des diverses formes de vie qui y prolifèrent. Le livre relève de la science-fiction, dont on considère Rosny comme le créateur.
Ces deux textes reprennent les thématiques, centrales chez l’écrivain, du destin de l’Humanité. Ils témoignent aussi de la vision sociologique qui traverse son œuvre. À de nombreuses reprises, Rosny s’interroge sur la fin des civilisations et sur la disparition des espèces. Dans Les Xipéhuz, l’espèce humaine est condamnée si elle ne réagit pas au plus vite, dès qu’un sage éclairé a perçu l’enjeu d’une rencontre qui vire à la confrontation avec l’autre et le différent. L’auteur spécule également à plusieurs reprises sur les formes possibles de vie. Et l’on est surpris par sa capacité d’imaginer d’autres modalités du vivant. Ainsi, il décrit sur Mars trois formes d’existence reposant sur des principes et des catégories totalement différents. L’une de ces formes n’a même pas conscience de l’existence des deux autres tant elle fonctionne et vit selon des modalités tout à fait spécifiques. La façon, pourtant très complexe, qu’ont les Éthéraux de vivre l’espace et le temps ne les rend pas capables de percevoir ceux qui vivent ces catégories différemment.
Rosny réfléchit aussi aux capacités d’adaptation des diverses formes d’existence. L’intelligence humaine n’apparait alors que comme un des nombreux moyens de vivre et de comprendre son environnement. Des manières non raisonnantes, comme l’instinct d’animaux terrestres, sont peut-être plus efficaces. L’écrivain introduit également la notion de supériorité, qui est toujours relativisée, car une apparente supériorité dans un domaine ne préjuge pas d’une supériorité totale. Les Tripèdes martiens envient les Terriens pour certaines de leurs capacités alors qu’ils excellent par d’autres aspects. Rosny regrette cette concurrence pourtant apparemment inévitable. Et il s’interroge sur la possible compatibilité des mondes et des existences. La dernière phrase du livre, évoquant une réalité terrestre apparemment banale dans l’évocation d’un paysage montagnard enchanteur, témoigne de son doute fondamental.
La description très imaginative des capacités des autres modes du vivant pose la question de la définition même du vivant ; et des rapports entre ses différents aspects. À cet égard, la description de l’établissement de la communication avec les Éthéraux, qui doit se faire selon des principes totalement autres, est un moment du roman particulièrement réussi.
Comment l’individu vit-il le destin de son espèce ? Les Tripèdes vivent une décadence « que n’accompagne aucune souffrance individuelle », car « pourquoi la mort de l’espèce attristerait-elle l’individu ? ». Cette question résonne étrangement avec des problématiques tout à fait actuelles.
Comme le fait remarquer Nicolas Stetenfeld dans la postface, cette idée de décadence est répandue à la fin du 19e siècle. Rosny la mêle avec celle de l’évolution darwinienne. Et c’est sans doute cela qui fait son intérêt aujourd’hui.
S’il n’est pas vraiment un homme de science, Rosny fait cependant preuve d’une réelle culture scientifique, imaginant, par exemple, une chimie en partie inconnue. Ou inventant des créatures qui ne sont pas structurées selon une constitution par paire, mais bien de manière impaire, à l’instar des Tripèdes aux trois jambes, et d’autres encore. Il imagine également des êtres qui se nourrissent d’autres sans leur ôter la vie, sans la cruauté que l’on voit si souvent sur Terre. L’écrivain ne s’embarrasse cependant d’aucun aspect technique. Les instruments fabriqués par les humains, tout étonnants qu’ils soient, sont donnés comme vraisemblables, banals, comme si l’évolution des techniques les rendaient prévisibles.
Néanmoins, ces textes d’invention, qui ne se veulent pourtant pas exagérément descriptifs, sont confrontés à la manière de faire voir, à l’impossibilité de décrire : « …quand j’épuiserais toutes les métaphores des poètes, quand je ferais appel aux fleurs, aux étoiles, aux forêts, aux soirs d’été, aux matins de printemps, aux métamorphoses de l’eau, je n’aurais rien dit ! ». Impossibilité de décrire, mais aussi difficulté à pouvoir percevoir : il existe cependant « la possibilité de beautés perceptibles pour nous et pourtant complètement étrangères à nos milieux et à notre évolution. » L’homologie et l’analogie sont dès lors souvent sollicitées pour évoquer ce que nous les Terriens ne pouvons pas visualiser.
L’on est séduit aussi par la langue de Rosny, très élégante dans ses formulations avec un grand sens de l’évocation et de la description, marquée par quelques traits fin-de-siècle qui gardent tout leur charme.
Cette œuvre rédigée il y a un siècle annonce déjà bien des interrogations et des inquiétudes contemporaines.
Joseph Duhamel
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