Bernard QUIRINY, Nouvelles nocturnes, Rivages, 2025, 224 p., 19,50 €, ISBN : 978–2‑7436–6618‑7
Dans les histoires parfois fort brèves qui constituent ces Nouvelles nocturnes, Bernard Quiriny prend appui sur notre quotidien le plus banal. Au départ, pas de situations étranges, une banalité assumée. Mais par un détail presque insignifiant, il impose un changement apparemment toujours ténu. Proposant alors un développement qui a toutes les apparences de la logique, l’auteur amène cependant à une situation où l’absurde règne en maitre. Les évidences vacillent et l’on entre dans une situation invraisemblable, qui a pourtant toujours l’air si cohérente. Une situation à laquelle les personnages s’adaptent et dont ils tirent parfois profit. Comme dans « Dénigrement », où un voyageur découvre une ville dont le rapport au monde est fait d’autodénigrement. Les plus belles réussites y sont les plus dévalorisées. Le voyageur comprend vite que s’il veut être accepté il doit adhérer à cet état d’esprit ; il est alors grandement apprécié. Et au plus il est critique, au plus il a des chances de se voir offrir une boisson qui sera excellente puisque tant dénigrée.
C’est cela qui frappe dans l’habile progression des nouvelles : cette cohérence absurde (si l’on accepte cet oxymore) apparait si logique. Deux textes sont de parfaits exemples de l’absurdité à laquelle on est conduit si l’on ne s’étonne pas de l’hypothèse de départ, « Numismatique » et dans « Amusants musées », la séquence « Musée des gardiens ».
Les choses s’inversent et cette inversion peut mener à un éclairage nouveau de la réalité, comme les tableaux montrés à l’envers, qui permettrait de les regarder autrement et de les redécouvrir. Mais l’inversion peut aussi se révéler fatale. Il suffit de pas grand-chose, comme ce qui se passe avec ce professeur n’ayant que peu d’autorité et que les élèves chahutent. Un jour, l’un d’eux va un peu trop loin. Et la vengeance froide de l’enseignant l’empoisonnera toute sa vie durant. Il suffisait de si peu… Dès lors que l’on accepte les prémisses de l’auteur, le quotidien peut receler des pièges redoutables et même mortels.
La mise en cause de la logique conduit évidemment à des situations totalement paradoxales, traduites par des formules tout aussi paradoxales, à l’instar de ce personnage qui affirme : « comme si une clarté s’était faite en moi sur des sujets que j’ignorais ne pas connaître ». Non assurément, cette phrase ne comporte pas une négation de trop. Il s’agit plutôt de l’exemple parfait du basculement de la cohérence logique. Et sans doute cette formule résume-t-elle le principe même de la démarche de Bernard Quiriny dans sa volonté de piéger et de faire réfléchir le lecteur.
D’ailleurs, le sens ou l’interprétation des récits ne sont pas toujours assurés ou univoques. Plusieurs nouvelles comportent ainsi des « sous-nouvelles » et c’est de la confrontation des deux textes que l’on peut se faire une opinion… indécise.
Ce serait faux de croire qu’il ne s’agit dans le chef de l’auteur que de jeux spéculatifs. Bernard Quiriny insère ces nouvelles dans la réalité d’aujourd’hui. Et sous l’humour fort drôle et un ton qui semble mettre tout à distance, pointe, à la fin de l’histoire, une mention plus triste et plus sombre, un certain désespoir. Et un certain fatalisme. Ou cela peut déboucher aussi sur un paradoxe qui finalement rend plus sensible l’inéluctable : l’homme qui malgré ses nombreuses tentatives de suicide les plus extrêmes et les plus spectaculaires ne parvient pas à mourir, qui semble être un « trompe-la-mort », apparait néanmoins, après de nombreuses années, « le dos bien voûté, pour un immortel ».
Les nouvelles intègrent quelques thèmes plus classiques, comme la maison hantée, habilement réinventée. Des personnages d’écrivains sont aussi régulièrement mis en scène. Et par deux fois, mais de façons différentes, on découvre des possibilités de plagiat par anticipation. Le plaisir de lecture réside aussi dans le rapport entre les histoires et leur titre.
Nouvelles « nocturnes » dit le titre. Elles ne se situent pourtant pas spécialement dans le registre de la nuit. Sauf si l’on considère que, la nuit, les choses ne ressemblent plus à ce qu’elles sont de jour. Seul le dernier texte, long de deux lignes et intitulé « Nouvelle nocturne », s’inscrit dans l’obscurité. Il donne sens à l’ensemble du volume.
Joseph Duhamel
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