Suspicion de flow débridé

Z&T, Sur le Boule­vard, Midis de la poésie, 2025, 82 p., 12 €, ISBN : 978–2‑931054–16‑1

z&t sur le boulevardOngles en gel, doudounes-survêt’ léopard et mini-jupes dorées, l’uniforme de Z&T – slameuses aus­si belles-goss­es que badass – fait tourn­er la tête du cha­land brux­el­lois aus­si sûre­ment que le bruit du moteur qui les porte dans toute la ville, par-delà trot­toirs et turpi­tudes, vers la fête et la joie mil­i­tante.

À tra­vers les yeux de Zouz (Zoé Henne) et T.A. (Théa Simon), les devan­tures du Boule­vard bril­lent de lueurs-néons rose fluo, cette même couleur qui accueille les lec­tri­ces et les lecteurs dans leur livre à qua­tre mains aux édi­tions Midis Poésie. Mais entre les deux pages de ce rose flam­boy­ant, osten­ta­toire, qui ouvrent et fer­ment le recueil se détachent noir sur blanc des sit­u­a­tions d’injustice ordi­naire, d’une banal­ité par­ti­c­ulière­ment révoltante. Sur le Boule­vard est une ode à la ville de Brux­elles, mais surtout aux âmes soli­taires qui peu­plent ses rues : 

[…] ces concierges du Boule­vard qui n’ont nulle part où ren­tr­er et qui, quitte à être dérangés dans leur som­meil, vien­nent regarder la joie qui se dégage de cette immense fête, mais sans pou­voir y par­ticiper.

Aux mots des deux slameuses-rappeuses font écho les pho­togra­phies argen­tiques de Marie Sor­dat, enseignante et pho­tographe. C’est, en l’occurrence, son tra­vail de pho­tographe de rue qui résonne avec celui de Z&T, lesquelles trou­vent dans les images de Marie Sor­dat le reflet de leur expéri­ence quo­ti­di­enne de Brux­elles : instants fugi­tifs, tan­tôt ten­dres et ardents, tan­tôt témoins “des vio­lences aiguës ou invis­i­bles.” Car Z&T adressent avec la vigueur d’un poing (ou d’un majeur) levé les exac­tions de la police, qui, comme les autres abus dont elles sont témoins, découlent du car­ac­tère essen­tielle­ment mor­tifère des egos patri­ar­caux accrochés à la petite tranche de pou­voir que leur octroient leurs priv­ilèges. 

Ouais c’est sûr
Ce jour-là, l’urgence, c’était d’faire taire des BLM
Parce que les femmes battues,
Bah
On a la flemme

Z&T c’est la vraie vie urbaine sous le ver­nis, ou plutôt la vraie vie avec ver­nis : pail­lettes et galax­ies au bout des doigts, au bout de la langue, moteur entre les jambes et sac à punch­lines sous le bras pour faire taire toutes les hypocrisies de ce monde — celles qui masquent à peine la cru­auté des lois et des fauss­es vérités bien habil­lées.

Alors, on laisse une par­tie de soi sur le trot­toir, et on reprend la route de la vie,
la fausse, celle qu’on doit men­er par néces­sité
Et par­fois, quand on fer­mera les paupières,
On repensera à ces nuits folles quand on était libres sur le boule­vard
Entre le Nua et le Met­teko
Entre les march­es de la Bourse et le McDo

Louise Van Bra­bant