La fiction et ses modalités plurielles d’engagement

Marie GIRAUD-CLAUDE-LAFONTAINE, De nou­velles formes d’engagement lit­téraire dans la lit­téra­ture fran­coph­o­ne con­tem­po­raine de Bel­gique. Thomas Gun­zig, Char­ly Del­wart et Kenan Gör­gun, Peter Lang, 2024, 570 p., 45 €, ISBN : 9783034350938

giraud claude lafontaine de nouvelles formes d engagementDans son magis­tral tra­vail con­sacré à la ques­tion des nou­velles formes d’engagement lit­téraire dans la généra­tion d’écrivains belges fran­coph­o­nes nés dans les années 1970, la chercheuse Marie Giraud-Claude-Lafontaine repense à nou­veaux frais les ques­tions com­plex­es d’engagement en lit­téra­ture, de fic­tion cri­tique, de pou­voir de la lit­téra­ture dans le champ politi­co-social. Remar­quable à plus d’un titre, con­sacré aux œuvres de Thomas Gun­zig, Char­ly Del­wart et Kenan Gör­gun, l’essai cir­con­scrit préal­able­ment le champ de son étude en éman­ci­pant la notion (éminem­ment plurielle, mul­ti­ple) d’engagement de sa cap­ture sar­tri­enne, en prob­lé­ma­ti­sant la poli­tique de la lit­téra­ture dans sa spé­ci­ficité belge.

Ren­dant hom­mage aux travaux de Marc Quaghe­beur, Jean-Marie Klinken­berg, Paul Aron, Benoît Denis…, se pen­chant sur la sin­gu­lar­ité du paysage belge et son con­texte social, Marie Giraud-Claude-Lafontaine affronte la ques­tion de la per­ti­nence de la notion d’engagement en lit­téra­ture en ren­voy­ant dos à dos deux posi­tions pré­va­lentes : d’une part, celle qui affirme qu’a pri­ori, en soi, par le fait de son exer­ci­ce et de sa pro­duc­tion, toute œuvre lit­téraire est ipso fac­to engagée, d’autre part, celle qui sou­tient qu’aucune œuvre n’est engagée, que sa saisie par les effets réels qu’elle exerce sur le monde rate l’autonomie d’un champ lit­téraire affranchi d’une réduc­tion à son con­texte.

À l’ère post­mod­erne de la fin des métaréc­its (Lyotard), des grands réc­its d’émancipation, com­ment les trois écrivains choi­sis traduisent-ils une vision du monde, con­vo­quent-ils les prob­lèmes de l’époque, se posi­tion­nent-ils face aux urgences socié­tales, se branchent-ils sur le col­lec­tif ? Les représen­ta­tions con­scientes et incon­scientes de ce que sig­ni­fie la lit­téra­ture, qui sous-ten­dent les cor­pus de Thomas Gun­zig, Char­ly Del­wart et Kenan Gör­gun font l’objet d’un dis­cours méta­cri­tique porté par des out­ils con­ceptuels qui ne cessent de se rééla­bor­er, de se dynamiser. L’épineuse ques­tion de l’intentionnalité lit­téraire (à la fois celle de l’auteur et celle de son texte) se heurte à une pos­si­ble objec­tion : l’intentionnalité et plus encore la stratégie lit­téraire ne sont-elles pas con­stru­ites du dehors, a pos­te­ri­ori, par le dis­cours cri­tique qui impute au dis­posi­tif « auteur/ses textes » un posi­tion­nement éclairé, une poli­tique de la forme et du con­tenu qui, sans être absents de leur imag­i­naire, de leurs visées, se voient débor­dés par la pul­sion scrip­turale ?

Com­ment, au tra­vers notam­ment d’Ana­to­lia Rhap­sody, du Sec­ond Dis­ci­ple, d’Oublie que je t’ai tuée dans le chef de Kenan Gör­gun, de Mort d’un par­fait bilingue, Manuel de survie à l’usage des inca­pables, de Rocky, dernier rivage en ce qui con­cerne Thomas Gun­zig, de Chut, Data­bi­ogra­phie, Que ferais-je à ma place ? de Char­ly Del­wart, ces trois auteurs habitent-ils le monde, agis­sent-ils sur lui au tra­vers de leurs écrits ? De la dénon­ci­a­tion de la société actuelle, de l’affirmation de l’individualité face au chaos, des per­son­nages en quête d’émancipation chez Thomas Gun­zig, de la pen­sée de la résis­tance, de la con­tes­ta­tion des mécan­ismes de la dom­i­na­tion, des per­son­nages vecteurs de change­ments internes et externes chez Kenan Gör­gun à « l’éthique de l’oblique », à la ques­tion de la com­mu­nauté, au trac­er de chemins de tra­verse à l’ère néolibérale chez Char­ly Del­wart, l’essai s’avance avec finesse dans les manières dont s’articulent la fic­tion et l’état de choses.     

Véronique Bergen