Prix littéraires de l’Académie 2024 : les lauréats

palais des académies

L’A­cadémie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique a remis ses prix lit­téraires ce same­di 8 mars. 

Grand prix du roman

polet pax

Ce prix annuel est doté de 1 500 €. Il récom­pense un auteur ou une autrice belge ou vivant en Bel­gique, pour un roman mais aus­si pour d’autres gen­res de fic­tion en prose (nou­velles, réc­its, apo­logues, etc.).

Le prix est décerné à Gré­goire Polet pour Pax, paru chez Gal­li­mard.

L’avis du jury (par Nathalie Skowronek)

Ce que Pax nous mon­tre avant tout, c’est un créa­teur à son affaire, qui s’amuse et explore autant qu’il nous réjouit. « Des images vien­nent, c’est moi qui les com­mande », nous dit son auteur, ça tombe bien, c’est pré­cisé­ment ce qu’on attend d’un romanci­er. Il nous le con­fie, le livre ne s’est pas don­né d’un seul ten­ant. Pour preuve, ce cour­ri­er adressé à son édi­teur : oui il a tout repris au ligne à ligne, oui il assume la présence du « je » dans le texte. Le résul­tat ? Un livre-somme. « Tout fait écho, tout est présent », lit-on au détour d’une phrase. Mer­veilleux, le Prix du roman se veut pré­cisé­ment une forme de con­sécra­tion. Est-ce à dire que der­rière ce fasci­nant Pax la plume de son auteur ris­querait de s’épuiser ? Rien de moins sûr, une bonne dizaine de pro­jets futurs sont déjà annon­cés au fil de la cav­al­cade (bon, c’est à peine exagéré). Et si Pax était d’abord des­tiné à devenir un doc­u­men­taire pour la télévi­sion, les lecteurs n’ont rien per­du au change. Donc, cher Gré­goire, con­tin­uez d’avoir des pro­jets de doc­u­men­taires qui tombent à l’eau, et qu’ils se trans­for­ment en livres pour le plus grand plaisir de notre Académie.

Alors que l’année 2024 rend plus que jamais d’actualité la crainte d’une guerre mon­di­al­isée, Gré­goire Polet nous embar­que avec Pax dans un for­mi­da­ble voy­age à la pour­suite d’une idée folle : la con­férence de la paix qui s’organise en 1919 sous la houlette du prési­dent Wil­son et débouchera quelques mois plus tard sur le traité de Ver­sailles. Parce que « la guerre ne vaut rien, ne vaut rien à per­son­ne », écrit-il. Ça démarre sur des cha­peaux de roue (le paque­bot qui emmène Wil­son en Europe), ça ne ralen­ti­ra plus puisque Gré­goire Polet nous con­vie à un roman total, ambitieux, non pas sur la con­férence de la paix mais autour de la con­férence, d’une éru­di­tion riche et sans aucun esprit de sérieux. On y croise mon­sieur Lou, ambas­sadeur de Chine qui fini­ra moine dans un monastère de Gand, Mar­cel Proust en lau­réat fraîche­ment récom­pen­sé du Goncourt, Vic­tor Kibaltchitch, alias Vic­tor Serge, enter­ré dans le cimetière du Dieweg à deux pas de la tombe d’Hergé, Ste­fan Zweig qui croit si peu en la guerre en cet été 1914 qu’il rechigne à annuler sa vis­ite chez Ver­haeren, au risque de man­quer le dernier train pour Vienne. Et la Mal­i­bran instal­lée dans ce qui devien­dra la mai­son com­mu­nale d’Ixelles, et Mar­cel Thiry, et le chien Mitraille. His­to­rien, Gré­goire Polet ? Oh, si peu, mais romanci­er, oui, qui fait avancer son réc­it « à la manière d’un vol d’étourneaux », avec loop­ings et boucles de temps. Habile et gour­mand, le réc­it nous perd, nous rat­trape, c’est dense, foi­son­nant d’informations, entre­coupé d’incises et autres inter­rup­tions. Ah, les enfants sont ren­trés de l’école ? À plus tard, Da Ponte, Goya, Clé­menceau. Qui veut des crêpes ?

Grand prix de l’essai

piret le chant du signe

Ce prix bien­nal est doté de 1 500 €. Il récom­pense l’auteur belge d’un essai. Les domaines con­cernés sont : la philoso­phie, l’histoire, la soci­olo­gie, la spir­i­tu­al­ité, la reli­gion… à l’exclusion de la cri­tique lit­téraire, l’histoire de la lit­téra­ture, la lin­guis­tique et la philolo­gie qui font l’objet de prix dis­tincts.

Ce prix est attribué à Pierre Piret pour Le chant du signe. Dra­maturgie expéri­men­tale de l’en­tre-deux-guer­res (Cir­cé)

L’avis du jury (par Luc Del­lisse)

Le jury du Grand Prix de l’essai a tenu à couron­ner un tra­vail de recherche véri­ta­ble­ment créatif, au sens où il énonce une thèse orig­i­nale et féconde, et l’expose bril­lam­ment. Le jury a aus­si le plaisir de primer un livre por­tant sur un domaine dont on par­le peu : les études théâ­trales, dont Pierre Piret est en Bel­gique un des grands représen­tants. Son étude sur Fer­nand Crom­me­lynck : Fer­nand Crom­me­lynck. Une dra­maturgie de l’inauthentique, pub­liée en 1999, l’attestait déjà très net­te­ment.

La thèse orig­i­nale du Chant du signe, qui repose sur l’analyse aus­si détail­lée que con­va­in­cante de sept auteurs de théâtre de l’entre-deux-guerres, est de mon­tr­er qu’ils dévelop­pent tous une dra­maturgie expéri­men­tale, en rup­ture avec le genre théâ­tral tra­di­tion­nel qui conçoit le lan­gage comme une mon­stra­tion trans­par­ente de la réal­ité, une telle trans­parence don­nant son assise au dia­logue.

Par­mi les sept auteurs pris en compte, trois Belges (une belle façon de les replac­er en évi­dence), Crom­me­lynck, Ghelderode et Sou­magne, aujourd’hui bien oublié et dont on retrou­ve avec plaisir la mise en valeur de son expéri­men­ta­tion provo­ca­trice ; et qua­tre Français qu’apparemment rien ne reli­ait, Apol­li­naire, Claudel, Cocteau, Vit­rac.

S’inspirant de la lec­ture de Saus­sure par Lacan, lequel met en avant la force pro­pre du sig­nifi­ant imposant son ordre au dis­cours, Piret mon­tre alors que la dra­maturgie spé­ci­fique à cha­cun des sept auteurs suit implicite­ment, et a con­trario du fonc­tion­nement dra­ma­tique habituel, une logique nou­velle liée à cet ordre, logique que l’on peut juger déli­rante, absurde, provo­cante, mais qui invente une stratégie nar­ra­tive inédite prenant la mesure de la muta­tion en cours.

Loin de n’être qu’une démon­stra­tion, cha­cune de ces analy­ses pénètre au cœur du sujet traité et le réex­am­ine, en envis­ageant la façon dont le pro­tag­o­niste cen­tral se heurte à l’ordre sym­bol­ique représen­té par ce grand Autre qu’est le lan­gage lui-même.

Grand prix des arts du spectacle

vervaet le groupe de l'ouest lointain

Prix annuel doté de 1 500 €, le grand prix des arts du spec­ta­cle récom­pense du théâtre, mais aus­si éventuelle­ment : scé­nario de ciné­ma ou de télévi­sion, seul en scène, etc.

Le prix récom­pense Mer­lin Ver­vaet pour Le groupe de l’Ouest loin­tain (Lans­man).

L’avis du jury (par Paul Emond)

Le Groupe de l’Ouest loin­tain est un par­fait exem­ple des lib­ertés que l’écriture théâ­trale peut pren­dre aujourd’hui avec la forme tra­di­tion­nelle du genre, laque­lle requiert, on le sait, l’emploi sys­té­ma­tique du dia­logue. Les pro­pos des per­son­nages s’insèrent ici dans une nar­ra­tion à la troisième per­son­ne qui se charge, pour l’essentiel, de ren­dre compte de leurs inter­ac­tions et des divers­es péripéties qu’ils ont à vivre. Mais qu’on ne s’y trompe pas : même si l’auteur utilise en abon­dance les ressorts du réc­it, le phrasé de l’écriture, son tem­po, le pro­fil des pro­tag­o­nistes, la place des dia­logues mon­trent claire­ment qu’un tel texte est d’abord des­tiné au théâtre, toute lib­erté étant offerte à la mise en scène d’inventer le dis­posi­tif adéquat pour le représen­ter.

L’originalité du pro­pos et les thèmes brassés par Mer­lin Ver­vaet accrochent dès l’abord le spec­ta­teur ou le lecteur. Jeune chômeur brux­el­lois, Dou­glas Maw­son traîne son exis­tence entre un logis minable, ses con­vo­ca­tions en tant que chercheur d’emploi et un bar où il a ses habi­tudes. Jusqu’au jour où un événe­ment aus­si inat­ten­du qu’invraisemblable le pousse à réalis­er sa voca­tion, tout récem­ment décou­verte : devenir explo­rateur polaire en par­tant à la recherche d’un vil­lage mythique per­du dans l’Antarctique qu’il a repéré sur Google Maps. En com­pag­nie de trois per­son­nages on ne peut plus extrav­a­gants, Fabi­o­la, dotée d’une force her­culéenne, Madame Zamen­sky, une anci­enne pro­fesseure de piano aux doigts défor­més par l’arthrose, et Sam, un être muet irra­di­ant une folle énergie, il monte son expédi­tion. On les retrou­ve bien­tôt qui s’enfoncent dans le froid polaire sur des traîneaux tirés par des chiens. La suite de l’histoire mêle à souhait moments bur­lesques, épisodes trag­iques, emprunts au fan­tas­tique et coups de théâtre.

Ressort de cette pièce déjan­tée la cri­tique cinglante d’une société n’offrant à beau­coup de jeunes qu’un avenir des plus médiocres ; en ressort en par­al­lèle le rêve qua­si dés­espéré de rejoin­dre un ailleurs où s’offriraient encore des pos­si­bil­ités de se réalis­er, quitte à y jouer son exis­tence. Tout cela s’exprimant par la coex­is­tence, par­ti­c­ulière­ment orig­i­nale, d’un humour qui manie à souhait l’extravagance ou l’absurde et d’une nos­tal­gie tein­tée de poésie, dont le plus bel exem­ple est l’évocation plusieurs fois répétée d’un vil­lage où tout le monde est heureux et dont le ruis­seau abrite un croc­o­dile.

Grand prix de poésie

keguenne a la lanterne

Annuel et doté de 1 500 €, ce prix récom­pense un poète belge pour l’ensemble d’une œuvre ou un recueil remar­quable.

Le prix est attribué à Jack Keguenne pour À la lanterne (édi­tions Edern).

L’avis du jury (par Yves Namur)

Si « À la lanterne » est une expres­sion util­isée durant la Révo­lu­tion française pour évo­quer les exé­cu­tions som­maires par pendai­son aux poteaux sup­por­t­ant les lanternes de Paris et autres grandes villes, ras­surez-vous : Jack Keguenne n’a, ici, nulle­ment l’intention de pen­dre qui que ce soit. Mais il est cer­tain qu’il s’est sou­venu du Ça ira de la chan­son révo­lu­tion­naire.

Ces quelque 450 brèves que com­porte le vol­ume furent, à l’origine, pub­liées sur la page Face­book de l’auteur. Ces poèmes peu­vent donc être lus comme un jour­nal intime, « les traces impromptues, poé­tiques d’un diariste », mais aus­si les paroles d’un échange avec l’autre. C’est égale­ment, con­fesse le poète, le lieu d’une con­fronta­tion avec lui-même et son sen­ti­ment de grande soli­tude. Ces textes en prose ayant sou­vent été écrits, il faut le rap­pel­er, lors de la pandémie du Covid-19.

Ces écrits sont égale­ment l’espace où se déploient une grande sagesse et un regard sin­guli­er sur notre exis­tence et sur le monde : « Embrass­er nomade les rési­dences du ciel, ponctuer une gram­maire incer­taine », écrira-t-il, tant l’époque vécue était celle de l’incertitude et de l’irrémédiable. La poésie de Jack Keguenne a ain­si con­jugué « l’inconnu et le fam­i­li­er ».

On rap­pellera égale­ment que Jack Keguenne est l’auteur d’une quin­zaine de recueils par­mi lesquels Com­pro­mis avec les fées, Suavité d’une égérie et tout récem­ment Au grand jour, à l’enseigne de la Pierre d’Alun.

Prix Découverte

boulord les nuits filantes

Le prix Décou­verte récom­pense une œuvre lit­téraire (prin­ci­pale­ment un recueil de poésie, mais égale­ment un roman ou une pièce de théâtre) d’un auteur belge, pri­or­i­taire­ment, âgé de moins de quar­ante ans. Ce prix peut être attribué sur man­u­scrit.

Le prix Décou­verte est attribué à Car­o­line Boulord pour Les nuits filantes (L’ar­bre à paroles). 

L’avis du jury (par Philippe Lekeuche)

Le « prix Décou­verte » de l’Académie a été décerné cette année à Car­o­line Boulord, à l’unanimité, pour son pre­mier recueil, Les Nuits filantes, édité par l’Arbre à paroles. Le prix hon­ore donc aujourd’hui la poésie.

Le jury a voulu couron­ner ce qui fut pour lui une véri­ta­ble décou­verte : une démarche poé­tique rigoureuse, extrême­ment sin­gulière, qui fait preuve d’un style unique, très orig­i­nal et d’une esthé­tique mûre­ment réfléchie. Car­o­line Boulord a su créer un espace poé­tique très sur­prenant, occupé par la rela­tion d’une mère à son nour­ris­son de quelques mois. Ici, aucun pathos, aucun sen­ti­men­tal­isme d’usage. L’écriture de Boulord est qua­si­ment clin­ique, d’une pré­ci­sion stupé­fi­ante jusque dans les détails de l’observation et de la descrip­tion, tou­jours à dis­tance, du bébé-petite-fille, ici nom­mée non par son prénom mais par le syn­tagme désig­nant l’enfant comme « la vie tout entière ». La langue des poèmes de Car­o­line Boulord tran­scende tout réal­isme, le tra­vail de l’écriture trans­posant ce qui est décrit, la rela­tion à son bébé, dans un autre espace-temps, dans un imag­i­naire qui fait sor­tir le lecteur des sen­tiers bat­tus de l’idéalisation du mater­nage. La langue de ces poèmes opère une mise à dis­tance, une mise en per­spec­tive qui pour­rait à pre­mière vue sem­bler « objec­ti­vante », c’est-à-dire faisant de ce bébé un objet d’observation. Mais il n’en est rien. Para­doxale­ment, la magie de la poésie réalise le con­traire : ce petit corps nous appa­raît comme un corps-sujet qui sus­cite de l’étonnement, de l’inconnu et qui sur­prend autant la mère que le lecteur du livre. Envelop­pant le nou­veau-né, le réc­it racon­te au fil des jours l’avènement pas à pas de cette sub­jec­tiv­ité frag­ile en train de naître appelant, par ses expres­sions vocales et gestuelles, l’écriture, la parole d’une mère qui devient poète. Les Nuits filantes, ce pre­mier recueil de Car­o­line Boulord, révèle une voix vrai­ment nou­velle, au tim­bre unique qui témoigne d’une vision tout à fait sur­prenante de la rela­tion mère-enfant.

Prix André Gascht

Deborah Danblon

Deb­o­rah Dan­blon

Ce prix bien­nal récom­pense une per­son­nal­ité du monde de la cri­tique (presse, radio, télévi­sion, inter­net, etc.), en activ­ité dans l’année où le prix est décerné ou pour son rôle émi­nent dans la cri­tique.

Le prix va à Deb­o­rah Dan­blon pour l’ensem­ble de son tra­vail. 

L’avis du jury (par Car­o­line Lamarche)

Le par­cours de Deb­o­rah Dan­blon donne le ver­tige. Libraire – gérante de la librairie La Licorne de 2006 à 2016, respon­s­able péd­a­gogique et libraire au Théâtre Le Pub­lic depuis 2016 –, elle a été égale­ment attachée de presse à l’Opéra roy­al de Wal­lonie, chargée de cours en lit­téra­ture jeunesse, con­sul­tante pour divers­es maisons d’édition, mem­bre de la sélec­tion du prix Pre­mière pour la RTBF et du jury du prix tri­en­nal de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles, et créa­trice du prix Pre­mière Vic­tor du livre jeunesse.

Col­lab­o­ra­trice de revues con­sacrées à la lec­ture, elle est égale­ment autrice de nou­velles, de textes pour la scène et de l’ouvrage Lisez jeunesse, la lit­téra­ture pour ado­les­cents et jeunes adultes paru en 2000 chez Luc Pire.

Sur les ondes de la RTBF, elle est chroniqueuse à Ten­dances Pre­mière et Entrez sans frap­per, après avoir par­ticipé aux émis­sions Cul­ture Club,le Grand Mag et Tout le monde y passe.

À l’international, elle a été libraire-ressource dans La Librairie fran­coph­o­ne d’Emmanuel Khérad, dif­fusée chaque semaine sur France Inter, la RTBF, la Radio suisse romande et Radio Cana­da, de 2009 à 2023. Et lau­réate en 2018 du prix Riche­lieu Prince de Ligne pour la pro­mo­tion de la langue française, notam­ment par ses activ­ités visant à soutenir la lec­ture pour la jeunesse.

On l’aura com­pris, au-delà de la lit­téra­ture générale qu’elle a longtemps défendue dans la regret­tée Librairie fran­coph­o­ne, c’est surtout la lit­téra­ture jeunesse – romans, réc­its, albums – qu’elle chronique avec com­pé­tence et tal­ent. Notre monde a besoin de nuances, d’émotion, de joie. Dès l’enfance, la lit­téra­ture peut nous offrir cette puis­sance-là. Deb­o­rah Dan­blon, par la finesse et l’énergie de ses cri­tiques, nous rend l’espoir que notre monde trou­vera de nou­veaux réc­its pour le men­er vers demain. Aus­si c’est avec grat­i­tude pour cette voix unique, aus­si chaleureuse qu’exigeante, que nous lui remet­tons le prix André Gascht de la cri­tique.

Prix international de littérature française

pham tran de rage et de lumière

Ce prix inter­na­tion­al, doté de 2 000 €, récom­pense alter­na­tive­ment un recueil de poésie, un roman et une pièce de théâtre et ce, pour une autrice ou un auteur âgé de moins de 50 ans. Le prix 2024 sera attribué à un roman.

Le prix est attribué à Jeanne Pham Tran pour De rage et de lumière (Mer­cure de France). 

L’avis du jury (par Sylvie Ger­main)

C’est à l’unanimité que les mem­bres du jury du Prix inter­na­tion­al de lit­téra­ture française de l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique ont choisi De rage et de lumière de Jeanne Pham Tran, très beau roman qui entretisse l’intime et l’étranger, la colère et l’amour, la douleur et la joie.

L’intime qui, par l’évocation tout en pudeur de la longue mal­adie de la mère de la nar­ra­trice, ouvre sur l’inconnu de soi, sur un ques­tion­nement d’identité.

L’étranger, approché à tra­vers la fig­ure extra­or­di­naire et con­trastée de Jack Preger, médecin des rues de Cal­cut­ta. « Un sacré type, certes, mais ce n’est qu’un homme (…) avec ses imper­fec­tions, ses cica­tri­ces », ses fêlures, souligne l’autrice, qui ajoute aus­sitôt que ces failles, pré­cisé­ment, le lui « ren­dent infin­i­ment humain » et que ce « sacré type qui n’est ni un saint ni un héros » l’aide à par­don­ner à son pro­pre père défail­lant, man­quant. Et ain­si « l’aide à aimer », plus libre­ment, plus ample­ment.

La colère, la révolte que ressent la nar­ra­trice au début de son réc­it devant la mal­adie, les aban­dons, la mis­ère, s’apaisent pro­gres­sive­ment pour se con­ver­tir en action et en répa­ra­tion. La rage n’est plus néga­tive mais se fait pas­sion de vivre, comme celle de la mère pour­tant souf­frante, au seuil de sa mort, et qui demande à sa fille de ne jamais oubli­er de « pren­dre soin de la beauté ». Celle des plus sim­ples choses, celle de la vie.

Ce roman, à la fois très per­son­nel, intro­spec­tif et doc­u­men­taire, dia­loguant, est une leçon de beauté, de bon­té et d’humilité – ce qui, au fond, est du même ordre.

Alors la rage et la douleur se trans­muent en lumière, cette lumière qui donne le « la » au réc­it dont la pre­mière phrase est : « Je me sou­viens de la lumière », puis glisse à tra­vers tout le texte en lentes résur­gences, et enfin se déploie à la dernière page à tra­vers l’image de l’oiseau bar­i­olé qui par­court la Terre.

Et l’écriture elle-même, tout en finesse et en flu­id­ité, est lumineuse, déroulant une longue spi­rale qui s’aiguise, s’affine, laisse affleur­er la grâce.

Grand prix de linguistique et de philologie

borel les formes verbales surcomposées en français

Doté de 1 500 €, ce prix récom­pense l’auteur ou autrice, belge ou étranger écrivant en langue française, d’un essai. Ce prix est réservé à la lin­guis­tique en tant que théorie du lan­gage, et à la philolo­gie comme étude de la langue, analyse de textes lit­téraires, etc. Il exclut donc l’Histoire de la lit­téra­ture, des idées, des men­tal­ités et des courants lit­téraires qui font l’objet d’un prix dis­tinct et bien­nal lui aus­si.

Le prix va à Marine Borel pour Les formes ver­bales sur­com­posées en français (Peter Lang). 

L’avis du jury (par Marie-José Béguelin)

En gram­maire française, on appelle « sur­com­posés » les temps ver­baux qui com­por­tent un élé­ment aux­il­i­aire de plus que les temps dits « com­posés » : ain­si, j’ai eu fait ou j’avais eu fait sont des formes sur­com­posées.

Le livre de Marine Borel, Les formes ver­bales sur­com­posées en français, paru en 2024 chez Peter Lang, compte 590 pages. Il est, sans aucun doute, l’étude la plus com­plète et la plus rigoureuse qui ait jamais été pub­liée à ce jour sur ces temps ver­baux. L’auteure y expose d’abord la manière dont les sur­com­posés ont été traités par les gram­mairiens qui, au cours des siè­cles, les ont tan­tôt loués pour leur con­tri­bu­tion à la richesse et à la clarté du français, tan­tôt cri­tiqués pour leur redon­dance ou leur inélé­gance sup­posées. Elle présente ensuite une syn­thèse cri­tique exhaus­tive des analy­ses, des hypothès­es et des inter­pré­ta­tions pro­posées par les lin­guistes, depuis l’étude pio­nnière – parue il y a exacte­ment un siè­cle – du roman­iste français Lucien Foulet. Mais le cœur du livre con­siste en une analyse séman­tique et mor­phologique fouil­lée de l’ensemble des formes sur­com­posées, à par­tir d’une col­lec­tion de don­nées authen­tiques d’une ampleur iné­galée : près de 7 500 exem­ples, écrits et oraux, pro­duits entre le XIIe et le XXIe siè­cle.

Comme le mon­tre bril­lam­ment Marine Borel, il existe en fait deux par­a­digmes dis­tincts de temps sur­com­posés. Pour illus­tr­er cela, prenons l’exemple de la forme la plus répan­due : le passé sur­com­posé.

Il y a, d’une part, un passé sur­com­posé dit « stan­dard », attesté sur l’ensemble du ter­ri­toire fran­coph­o­ne. Ce pre­mier passé sur­com­posé, à sens résul­tatif, peut être con­sid­éré comme un homo­logue du passé antérieur, car ces deux temps rem­plis­sent glob­ale­ment les mêmes fonc­tions ; mais tan­dis que le passé sur­com­posé est le plus sou­vent util­isé en rela­tion avec le passé com­posé (quand elle a eu fini, elle est par­tie), le passé antérieur est quant à lui générale­ment util­isé en rela­tion avec le passé sim­ple (quand elle eut fini, elle par­tit).

Il existe, d’autre part, un passé sur­com­posé dit « région­al », qui n’est util­isé que dans les domaines où l’on par­lait autre­fois des dialectes occ­i­tans ou fran­co­provençaux – comme en Suisse romande, où cet emploi est très répan­du. Ce sur­com­posé « région­al », à sens expéri­en­tiel, sig­ni­fie qu’« il est arrivé au moins une fois que quelque chose se pro­duise ». Marine Borel en four­nit de mul­ti­ples exem­ples, sou­vent savoureux, tels que : « j’ai eu mis de la bière dans la pâte à crêpes » ou « j’ai eu mangé de la mar­motte à un anniver­saire ».

Dans une argu­men­ta­tion par­ti­c­ulière­ment con­va­in­cante, l’auteure mon­tre que le passé sur­com­posé « stan­dard », résul­tatif, et le passé sur­com­posé « région­al », expéri­en­tiel, sont en fait deux temps ver­baux dis­tincts. L’argument prin­ci­pal est la manière dont ils se con­stru­isent avec l’auxiliaire être. Alors que les formes stan­dard se con­stru­isent sur le mod­èle de : elle a été par­tie, les formes régionales se con­stru­isent sur le mod­èle de : elle est eu par­tie. Ce qui con­duit à la pro­duc­tion d’exemples tout à fait courants dans les régions con­cernées, mais exo­tiques pour les oreilles non exer­cées (dont, sans doute, les oreilles belges !), comme : « je suis eu sor­tie avec ce gars » ou « il est eu venu boire l’apéro chez moi ».

Le Grand Prix de lin­guis­tique et de philolo­gie 2024 vient ain­si couron­ner un ouvrage voué à devenir la référence dans son domaine, et qui four­nit une con­tri­bu­tion de pre­mier plan à la con­nais­sance du sys­tème ver­bal du français.

Prix Nessim Habif

Emmanuel Dongala

Emmanuel Don­gala

Bien­nal, ce prix récom­pense une per­son­nal­ité, issue de la fran­coph­o­nie hors de France, pour une œuvre impor­tante et de qual­ité écrite en langue française.

Le prix récom­pense Emmanuel Don­gala pour l’ensemble de son œuvre.

L’avis du jury (par Fatou Diome et Yves Namur)

Ce prix, le plus impor­tant que décerne notre Académie, récom­pense une per­son­nal­ité pour son œuvre impor­tante et de qual­ité écrite en langue française. Il fut ain­si décerné à Philippe Jac­cot­tet, Nan­cy Hus­ton, Andrée Ché­did, Jorge Sem­prun, Boualem Sansal, Patrick Chamoi­seau ou Milan Kun­dera, pour n’en citer que quelques lau­réats.

Le prix Nes­sim Habif 2024 est ain­si décerné à Emmanuel Don­gala pour l’ensemble de son œuvre.

Né en 1941 à Alin­dao, en République cen­trafricaine, il fut pro­fesseur de chimie à Braz­zav­ille avant d’émigrer aux États-Unis. Il y sera pro­fesseur de chimie et pro­fesseur de lit­téra­ture africaine fran­coph­o­ne au Bard Col­lege de Simon’s Rock, dans le Mass­a­chu­setts.

Romanci­er, nou­vel­liste et dra­maturge, son pre­mier roman, Un fusil dans la main, un poème dans la poche paraît en 1973 chez Albin Michel. Ce roman sera suivi, en 1982, d’un recueil de nou­velles Jazz et vin de palme, d’une pièce de théâtre, Le Pre­mier Matin du monde, et, en 1987, son sec­ond roman, Le Feu des orig­ines, tou­jours chez Albin Michel, lui vaut le Grand Prix lit­téraire d’Afrique noire. Pho­to de groupe au bord du fleuve paraît en 2010 chez Actes Sud, il porte, dira notre con­sœur Fatou Diome, « le lamen­to des femmes du Con­go, mais [aus­si de] toutes celles vic­times d’injustices à tra­vers le monde ». Et, ajoutera-t-elle, « pour écrire un tel roman, quand on est un homme, il faut que l’esprit abrite bien plus qu’un romanci­er, un human­iste ».

L’identité mul­ti­ple d’Emmanuel Don­gala nour­rit donc toute son œuvre et la place à la con­flu­ence des cul­tures.

« Un mod­èle d’ouverture et d’une prise de con­science glob­ale » qui mérite notre atten­tion et notre admi­ra­tion.

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