L’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique a remis ses prix littéraires ce samedi 8 mars.
Grand prix du roman
Ce prix annuel est doté de 1 500 €. Il récompense un auteur ou une autrice belge ou vivant en Belgique, pour un roman mais aussi pour d’autres genres de fiction en prose (nouvelles, récits, apologues, etc.).
Le prix est décerné à Grégoire Polet pour Pax, paru chez Gallimard.
L’avis du jury (par Nathalie Skowronek)
Ce que Pax nous montre avant tout, c’est un créateur à son affaire, qui s’amuse et explore autant qu’il nous réjouit. « Des images viennent, c’est moi qui les commande », nous dit son auteur, ça tombe bien, c’est précisément ce qu’on attend d’un romancier. Il nous le confie, le livre ne s’est pas donné d’un seul tenant. Pour preuve, ce courrier adressé à son éditeur : oui il a tout repris au ligne à ligne, oui il assume la présence du « je » dans le texte. Le résultat ? Un livre-somme. « Tout fait écho, tout est présent », lit-on au détour d’une phrase. Merveilleux, le Prix du roman se veut précisément une forme de consécration. Est-ce à dire que derrière ce fascinant Pax la plume de son auteur risquerait de s’épuiser ? Rien de moins sûr, une bonne dizaine de projets futurs sont déjà annoncés au fil de la cavalcade (bon, c’est à peine exagéré). Et si Pax était d’abord destiné à devenir un documentaire pour la télévision, les lecteurs n’ont rien perdu au change. Donc, cher Grégoire, continuez d’avoir des projets de documentaires qui tombent à l’eau, et qu’ils se transforment en livres pour le plus grand plaisir de notre Académie.
Alors que l’année 2024 rend plus que jamais d’actualité la crainte d’une guerre mondialisée, Grégoire Polet nous embarque avec Pax dans un formidable voyage à la poursuite d’une idée folle : la conférence de la paix qui s’organise en 1919 sous la houlette du président Wilson et débouchera quelques mois plus tard sur le traité de Versailles. Parce que « la guerre ne vaut rien, ne vaut rien à personne », écrit-il. Ça démarre sur des chapeaux de roue (le paquebot qui emmène Wilson en Europe), ça ne ralentira plus puisque Grégoire Polet nous convie à un roman total, ambitieux, non pas sur la conférence de la paix mais autour de la conférence, d’une érudition riche et sans aucun esprit de sérieux. On y croise monsieur Lou, ambassadeur de Chine qui finira moine dans un monastère de Gand, Marcel Proust en lauréat fraîchement récompensé du Goncourt, Victor Kibaltchitch, alias Victor Serge, enterré dans le cimetière du Dieweg à deux pas de la tombe d’Hergé, Stefan Zweig qui croit si peu en la guerre en cet été 1914 qu’il rechigne à annuler sa visite chez Verhaeren, au risque de manquer le dernier train pour Vienne. Et la Malibran installée dans ce qui deviendra la maison communale d’Ixelles, et Marcel Thiry, et le chien Mitraille. Historien, Grégoire Polet ? Oh, si peu, mais romancier, oui, qui fait avancer son récit « à la manière d’un vol d’étourneaux », avec loopings et boucles de temps. Habile et gourmand, le récit nous perd, nous rattrape, c’est dense, foisonnant d’informations, entrecoupé d’incises et autres interruptions. Ah, les enfants sont rentrés de l’école ? À plus tard, Da Ponte, Goya, Clémenceau. Qui veut des crêpes ?
Grand prix de l’essai
Ce prix biennal est doté de 1 500 €. Il récompense l’auteur belge d’un essai. Les domaines concernés sont : la philosophie, l’histoire, la sociologie, la spiritualité, la religion… à l’exclusion de la critique littéraire, l’histoire de la littérature, la linguistique et la philologie qui font l’objet de prix distincts.
Ce prix est attribué à Pierre Piret pour Le chant du signe. Dramaturgie expérimentale de l’entre-deux-guerres (Circé)
L’avis du jury (par Luc Dellisse)
Le jury du Grand Prix de l’essai a tenu à couronner un travail de recherche véritablement créatif, au sens où il énonce une thèse originale et féconde, et l’expose brillamment. Le jury a aussi le plaisir de primer un livre portant sur un domaine dont on parle peu : les études théâtrales, dont Pierre Piret est en Belgique un des grands représentants. Son étude sur Fernand Crommelynck : Fernand Crommelynck. Une dramaturgie de l’inauthentique, publiée en 1999, l’attestait déjà très nettement.
La thèse originale du Chant du signe, qui repose sur l’analyse aussi détaillée que convaincante de sept auteurs de théâtre de l’entre-deux-guerres, est de montrer qu’ils développent tous une dramaturgie expérimentale, en rupture avec le genre théâtral traditionnel qui conçoit le langage comme une monstration transparente de la réalité, une telle transparence donnant son assise au dialogue.
Parmi les sept auteurs pris en compte, trois Belges (une belle façon de les replacer en évidence), Crommelynck, Ghelderode et Soumagne, aujourd’hui bien oublié et dont on retrouve avec plaisir la mise en valeur de son expérimentation provocatrice ; et quatre Français qu’apparemment rien ne reliait, Apollinaire, Claudel, Cocteau, Vitrac.
S’inspirant de la lecture de Saussure par Lacan, lequel met en avant la force propre du signifiant imposant son ordre au discours, Piret montre alors que la dramaturgie spécifique à chacun des sept auteurs suit implicitement, et a contrario du fonctionnement dramatique habituel, une logique nouvelle liée à cet ordre, logique que l’on peut juger délirante, absurde, provocante, mais qui invente une stratégie narrative inédite prenant la mesure de la mutation en cours.
Loin de n’être qu’une démonstration, chacune de ces analyses pénètre au cœur du sujet traité et le réexamine, en envisageant la façon dont le protagoniste central se heurte à l’ordre symbolique représenté par ce grand Autre qu’est le langage lui-même.
Grand prix des arts du spectacle
Prix annuel doté de 1 500 €, le grand prix des arts du spectacle récompense du théâtre, mais aussi éventuellement : scénario de cinéma ou de télévision, seul en scène, etc.
Le prix récompense Merlin Vervaet pour Le groupe de l’Ouest lointain (Lansman).
L’avis du jury (par Paul Emond)
Le Groupe de l’Ouest lointain est un parfait exemple des libertés que l’écriture théâtrale peut prendre aujourd’hui avec la forme traditionnelle du genre, laquelle requiert, on le sait, l’emploi systématique du dialogue. Les propos des personnages s’insèrent ici dans une narration à la troisième personne qui se charge, pour l’essentiel, de rendre compte de leurs interactions et des diverses péripéties qu’ils ont à vivre. Mais qu’on ne s’y trompe pas : même si l’auteur utilise en abondance les ressorts du récit, le phrasé de l’écriture, son tempo, le profil des protagonistes, la place des dialogues montrent clairement qu’un tel texte est d’abord destiné au théâtre, toute liberté étant offerte à la mise en scène d’inventer le dispositif adéquat pour le représenter.
L’originalité du propos et les thèmes brassés par Merlin Vervaet accrochent dès l’abord le spectateur ou le lecteur. Jeune chômeur bruxellois, Douglas Mawson traîne son existence entre un logis minable, ses convocations en tant que chercheur d’emploi et un bar où il a ses habitudes. Jusqu’au jour où un événement aussi inattendu qu’invraisemblable le pousse à réaliser sa vocation, tout récemment découverte : devenir explorateur polaire en partant à la recherche d’un village mythique perdu dans l’Antarctique qu’il a repéré sur Google Maps. En compagnie de trois personnages on ne peut plus extravagants, Fabiola, dotée d’une force herculéenne, Madame Zamensky, une ancienne professeure de piano aux doigts déformés par l’arthrose, et Sam, un être muet irradiant une folle énergie, il monte son expédition. On les retrouve bientôt qui s’enfoncent dans le froid polaire sur des traîneaux tirés par des chiens. La suite de l’histoire mêle à souhait moments burlesques, épisodes tragiques, emprunts au fantastique et coups de théâtre.
Ressort de cette pièce déjantée la critique cinglante d’une société n’offrant à beaucoup de jeunes qu’un avenir des plus médiocres ; en ressort en parallèle le rêve quasi désespéré de rejoindre un ailleurs où s’offriraient encore des possibilités de se réaliser, quitte à y jouer son existence. Tout cela s’exprimant par la coexistence, particulièrement originale, d’un humour qui manie à souhait l’extravagance ou l’absurde et d’une nostalgie teintée de poésie, dont le plus bel exemple est l’évocation plusieurs fois répétée d’un village où tout le monde est heureux et dont le ruisseau abrite un crocodile.
Grand prix de poésie
Annuel et doté de 1 500 €, ce prix récompense un poète belge pour l’ensemble d’une œuvre ou un recueil remarquable.
Le prix est attribué à Jack Keguenne pour À la lanterne (éditions Edern).
L’avis du jury (par Yves Namur)
Si « À la lanterne » est une expression utilisée durant la Révolution française pour évoquer les exécutions sommaires par pendaison aux poteaux supportant les lanternes de Paris et autres grandes villes, rassurez-vous : Jack Keguenne n’a, ici, nullement l’intention de pendre qui que ce soit. Mais il est certain qu’il s’est souvenu du Ça ira de la chanson révolutionnaire.
Ces quelque 450 brèves que comporte le volume furent, à l’origine, publiées sur la page Facebook de l’auteur. Ces poèmes peuvent donc être lus comme un journal intime, « les traces impromptues, poétiques d’un diariste », mais aussi les paroles d’un échange avec l’autre. C’est également, confesse le poète, le lieu d’une confrontation avec lui-même et son sentiment de grande solitude. Ces textes en prose ayant souvent été écrits, il faut le rappeler, lors de la pandémie du Covid-19.
Ces écrits sont également l’espace où se déploient une grande sagesse et un regard singulier sur notre existence et sur le monde : « Embrasser nomade les résidences du ciel, ponctuer une grammaire incertaine », écrira-t-il, tant l’époque vécue était celle de l’incertitude et de l’irrémédiable. La poésie de Jack Keguenne a ainsi conjugué « l’inconnu et le familier ».
On rappellera également que Jack Keguenne est l’auteur d’une quinzaine de recueils parmi lesquels Compromis avec les fées, Suavité d’une égérie et tout récemment Au grand jour, à l’enseigne de la Pierre d’Alun.
Prix Découverte
Le prix Découverte récompense une œuvre littéraire (principalement un recueil de poésie, mais également un roman ou une pièce de théâtre) d’un auteur belge, prioritairement, âgé de moins de quarante ans. Ce prix peut être attribué sur manuscrit.
Le prix Découverte est attribué à Caroline Boulord pour Les nuits filantes (L’arbre à paroles).
L’avis du jury (par Philippe Lekeuche)
Le « prix Découverte » de l’Académie a été décerné cette année à Caroline Boulord, à l’unanimité, pour son premier recueil, Les Nuits filantes, édité par l’Arbre à paroles. Le prix honore donc aujourd’hui la poésie.
Le jury a voulu couronner ce qui fut pour lui une véritable découverte : une démarche poétique rigoureuse, extrêmement singulière, qui fait preuve d’un style unique, très original et d’une esthétique mûrement réfléchie. Caroline Boulord a su créer un espace poétique très surprenant, occupé par la relation d’une mère à son nourrisson de quelques mois. Ici, aucun pathos, aucun sentimentalisme d’usage. L’écriture de Boulord est quasiment clinique, d’une précision stupéfiante jusque dans les détails de l’observation et de la description, toujours à distance, du bébé-petite-fille, ici nommée non par son prénom mais par le syntagme désignant l’enfant comme « la vie tout entière ». La langue des poèmes de Caroline Boulord transcende tout réalisme, le travail de l’écriture transposant ce qui est décrit, la relation à son bébé, dans un autre espace-temps, dans un imaginaire qui fait sortir le lecteur des sentiers battus de l’idéalisation du maternage. La langue de ces poèmes opère une mise à distance, une mise en perspective qui pourrait à première vue sembler « objectivante », c’est-à-dire faisant de ce bébé un objet d’observation. Mais il n’en est rien. Paradoxalement, la magie de la poésie réalise le contraire : ce petit corps nous apparaît comme un corps-sujet qui suscite de l’étonnement, de l’inconnu et qui surprend autant la mère que le lecteur du livre. Enveloppant le nouveau-né, le récit raconte au fil des jours l’avènement pas à pas de cette subjectivité fragile en train de naître appelant, par ses expressions vocales et gestuelles, l’écriture, la parole d’une mère qui devient poète. Les Nuits filantes, ce premier recueil de Caroline Boulord, révèle une voix vraiment nouvelle, au timbre unique qui témoigne d’une vision tout à fait surprenante de la relation mère-enfant.
Prix André Gascht
Ce prix biennal récompense une personnalité du monde de la critique (presse, radio, télévision, internet, etc.), en activité dans l’année où le prix est décerné ou pour son rôle éminent dans la critique.
Le prix va à Deborah Danblon pour l’ensemble de son travail.
L’avis du jury (par Caroline Lamarche)
Le parcours de Deborah Danblon donne le vertige. Libraire – gérante de la librairie La Licorne de 2006 à 2016, responsable pédagogique et libraire au Théâtre Le Public depuis 2016 –, elle a été également attachée de presse à l’Opéra royal de Wallonie, chargée de cours en littérature jeunesse, consultante pour diverses maisons d’édition, membre de la sélection du prix Première pour la RTBF et du jury du prix triennal de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et créatrice du prix Première Victor du livre jeunesse.
Collaboratrice de revues consacrées à la lecture, elle est également autrice de nouvelles, de textes pour la scène et de l’ouvrage Lisez jeunesse, la littérature pour adolescents et jeunes adultes paru en 2000 chez Luc Pire.
Sur les ondes de la RTBF, elle est chroniqueuse à Tendances Première et Entrez sans frapper, après avoir participé aux émissions Culture Club,le Grand Mag et Tout le monde y passe.
À l’international, elle a été libraire-ressource dans La Librairie francophone d’Emmanuel Khérad, diffusée chaque semaine sur France Inter, la RTBF, la Radio suisse romande et Radio Canada, de 2009 à 2023. Et lauréate en 2018 du prix Richelieu Prince de Ligne pour la promotion de la langue française, notamment par ses activités visant à soutenir la lecture pour la jeunesse.
On l’aura compris, au-delà de la littérature générale qu’elle a longtemps défendue dans la regrettée Librairie francophone, c’est surtout la littérature jeunesse – romans, récits, albums – qu’elle chronique avec compétence et talent. Notre monde a besoin de nuances, d’émotion, de joie. Dès l’enfance, la littérature peut nous offrir cette puissance-là. Deborah Danblon, par la finesse et l’énergie de ses critiques, nous rend l’espoir que notre monde trouvera de nouveaux récits pour le mener vers demain. Aussi c’est avec gratitude pour cette voix unique, aussi chaleureuse qu’exigeante, que nous lui remettons le prix André Gascht de la critique.
Prix international de littérature française
Ce prix international, doté de 2 000 €, récompense alternativement un recueil de poésie, un roman et une pièce de théâtre et ce, pour une autrice ou un auteur âgé de moins de 50 ans. Le prix 2024 sera attribué à un roman.
Le prix est attribué à Jeanne Pham Tran pour De rage et de lumière (Mercure de France).
L’avis du jury (par Sylvie Germain)
C’est à l’unanimité que les membres du jury du Prix international de littérature française de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique ont choisi De rage et de lumière de Jeanne Pham Tran, très beau roman qui entretisse l’intime et l’étranger, la colère et l’amour, la douleur et la joie.
L’intime qui, par l’évocation tout en pudeur de la longue maladie de la mère de la narratrice, ouvre sur l’inconnu de soi, sur un questionnement d’identité.
L’étranger, approché à travers la figure extraordinaire et contrastée de Jack Preger, médecin des rues de Calcutta. « Un sacré type, certes, mais ce n’est qu’un homme (…) avec ses imperfections, ses cicatrices », ses fêlures, souligne l’autrice, qui ajoute aussitôt que ces failles, précisément, le lui « rendent infiniment humain » et que ce « sacré type qui n’est ni un saint ni un héros » l’aide à pardonner à son propre père défaillant, manquant. Et ainsi « l’aide à aimer », plus librement, plus amplement.
La colère, la révolte que ressent la narratrice au début de son récit devant la maladie, les abandons, la misère, s’apaisent progressivement pour se convertir en action et en réparation. La rage n’est plus négative mais se fait passion de vivre, comme celle de la mère pourtant souffrante, au seuil de sa mort, et qui demande à sa fille de ne jamais oublier de « prendre soin de la beauté ». Celle des plus simples choses, celle de la vie.
Ce roman, à la fois très personnel, introspectif et documentaire, dialoguant, est une leçon de beauté, de bonté et d’humilité – ce qui, au fond, est du même ordre.
Alors la rage et la douleur se transmuent en lumière, cette lumière qui donne le « la » au récit dont la première phrase est : « Je me souviens de la lumière », puis glisse à travers tout le texte en lentes résurgences, et enfin se déploie à la dernière page à travers l’image de l’oiseau bariolé qui parcourt la Terre.
Et l’écriture elle-même, tout en finesse et en fluidité, est lumineuse, déroulant une longue spirale qui s’aiguise, s’affine, laisse affleurer la grâce.
Grand prix de linguistique et de philologie
Doté de 1 500 €, ce prix récompense l’auteur ou autrice, belge ou étranger écrivant en langue française, d’un essai. Ce prix est réservé à la linguistique en tant que théorie du langage, et à la philologie comme étude de la langue, analyse de textes littéraires, etc. Il exclut donc l’Histoire de la littérature, des idées, des mentalités et des courants littéraires qui font l’objet d’un prix distinct et biennal lui aussi.
Le prix va à Marine Borel pour Les formes verbales surcomposées en français (Peter Lang).
L’avis du jury (par Marie-José Béguelin)
En grammaire française, on appelle « surcomposés » les temps verbaux qui comportent un élément auxiliaire de plus que les temps dits « composés » : ainsi, j’ai eu fait ou j’avais eu fait sont des formes surcomposées.
Le livre de Marine Borel, Les formes verbales surcomposées en français, paru en 2024 chez Peter Lang, compte 590 pages. Il est, sans aucun doute, l’étude la plus complète et la plus rigoureuse qui ait jamais été publiée à ce jour sur ces temps verbaux. L’auteure y expose d’abord la manière dont les surcomposés ont été traités par les grammairiens qui, au cours des siècles, les ont tantôt loués pour leur contribution à la richesse et à la clarté du français, tantôt critiqués pour leur redondance ou leur inélégance supposées. Elle présente ensuite une synthèse critique exhaustive des analyses, des hypothèses et des interprétations proposées par les linguistes, depuis l’étude pionnière – parue il y a exactement un siècle – du romaniste français Lucien Foulet. Mais le cœur du livre consiste en une analyse sémantique et morphologique fouillée de l’ensemble des formes surcomposées, à partir d’une collection de données authentiques d’une ampleur inégalée : près de 7 500 exemples, écrits et oraux, produits entre le XIIe et le XXIe siècle.
Comme le montre brillamment Marine Borel, il existe en fait deux paradigmes distincts de temps surcomposés. Pour illustrer cela, prenons l’exemple de la forme la plus répandue : le passé surcomposé.
Il y a, d’une part, un passé surcomposé dit « standard », attesté sur l’ensemble du territoire francophone. Ce premier passé surcomposé, à sens résultatif, peut être considéré comme un homologue du passé antérieur, car ces deux temps remplissent globalement les mêmes fonctions ; mais tandis que le passé surcomposé est le plus souvent utilisé en relation avec le passé composé (quand elle a eu fini, elle est partie), le passé antérieur est quant à lui généralement utilisé en relation avec le passé simple (quand elle eut fini, elle partit).
Il existe, d’autre part, un passé surcomposé dit « régional », qui n’est utilisé que dans les domaines où l’on parlait autrefois des dialectes occitans ou francoprovençaux – comme en Suisse romande, où cet emploi est très répandu. Ce surcomposé « régional », à sens expérientiel, signifie qu’« il est arrivé au moins une fois que quelque chose se produise ». Marine Borel en fournit de multiples exemples, souvent savoureux, tels que : « j’ai eu mis de la bière dans la pâte à crêpes » ou « j’ai eu mangé de la marmotte à un anniversaire ».
Dans une argumentation particulièrement convaincante, l’auteure montre que le passé surcomposé « standard », résultatif, et le passé surcomposé « régional », expérientiel, sont en fait deux temps verbaux distincts. L’argument principal est la manière dont ils se construisent avec l’auxiliaire être. Alors que les formes standard se construisent sur le modèle de : elle a été partie, les formes régionales se construisent sur le modèle de : elle est eu partie. Ce qui conduit à la production d’exemples tout à fait courants dans les régions concernées, mais exotiques pour les oreilles non exercées (dont, sans doute, les oreilles belges !), comme : « je suis eu sortie avec ce gars » ou « il est eu venu boire l’apéro chez moi ».
Le Grand Prix de linguistique et de philologie 2024 vient ainsi couronner un ouvrage voué à devenir la référence dans son domaine, et qui fournit une contribution de premier plan à la connaissance du système verbal du français.
Prix Nessim Habif
Biennal, ce prix récompense une personnalité, issue de la francophonie hors de France, pour une œuvre importante et de qualité écrite en langue française.
Le prix récompense Emmanuel Dongala pour l’ensemble de son œuvre.
L’avis du jury (par Fatou Diome et Yves Namur)
Ce prix, le plus important que décerne notre Académie, récompense une personnalité pour son œuvre importante et de qualité écrite en langue française. Il fut ainsi décerné à Philippe Jaccottet, Nancy Huston, Andrée Chédid, Jorge Semprun, Boualem Sansal, Patrick Chamoiseau ou Milan Kundera, pour n’en citer que quelques lauréats.
Le prix Nessim Habif 2024 est ainsi décerné à Emmanuel Dongala pour l’ensemble de son œuvre.
Né en 1941 à Alindao, en République centrafricaine, il fut professeur de chimie à Brazzaville avant d’émigrer aux États-Unis. Il y sera professeur de chimie et professeur de littérature africaine francophone au Bard College de Simon’s Rock, dans le Massachusetts.
Romancier, nouvelliste et dramaturge, son premier roman, Un fusil dans la main, un poème dans la poche paraît en 1973 chez Albin Michel. Ce roman sera suivi, en 1982, d’un recueil de nouvelles Jazz et vin de palme, d’une pièce de théâtre, Le Premier Matin du monde, et, en 1987, son second roman, Le Feu des origines, toujours chez Albin Michel, lui vaut le Grand Prix littéraire d’Afrique noire. Photo de groupe au bord du fleuve paraît en 2010 chez Actes Sud, il porte, dira notre consœur Fatou Diome, « le lamento des femmes du Congo, mais [aussi de] toutes celles victimes d’injustices à travers le monde ». Et, ajoutera-t-elle, « pour écrire un tel roman, quand on est un homme, il faut que l’esprit abrite bien plus qu’un romancier, un humaniste ».
L’identité multiple d’Emmanuel Dongala nourrit donc toute son œuvre et la place à la confluence des cultures.
« Un modèle d’ouverture et d’une prise de conscience globale » qui mérite notre attention et notre admiration.









