En équilibre sur la ligne du temps

Gré­goire POLET, Pax, Gal­li­mard, 2024, 448 p., 23,50 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 9782073055170

polet pax1919. La grande guerre a lais­sé de pro­fondes blessures et l’on n’a mis fin au con­flit qu’avec l’aide des États-Unis dont le Prési­dent Wil­son porte le pro­jet de créa­tion de la Société des Nations cen­sée notam­ment garan­tir le main­tien de la paix sur terre. C’est ce momen­tum de l’histoire de l’humanité que saisit Gré­goire Polet dans ce huitième roman qui sem­ble bâti sur un défi lit­téraire un rien débridé. Il prend soin en pro­logue de nous met­tre au par­fum :

Tout dans le livre qu’on va lire est soigneuse­ment his­torique. La seule chose que l’on ait ôtée, peut-être, c’est la mort et l’irrémédiable temps linéaire. Con­séquences ? D’abord : de la vie partout. Ça four­mille, ça grouille. Ensuite, le réc­it n’est pas linéaire non plus. Il n’avance pas comme un avion dans le ciel. Mais il pro­gresse et se développe à la manière des ban­des d’étourneaux. 

En fait, le roman se con­stru­it en une mul­ti­tude d’éclats nar­rat­ifs qui con­vo­quent une galerie de per­son­nages qui appa­rais­sent, s’effacent et ressur­gis­sent au fil de la nar­ra­tion : Clé­menceau, Paderows­ki, mon­sieur Lou, ambas­sadeur de Chine dont l’épouse gan­toise le suit à tra­vers le monde,  Mar­cel Proust, Vic­tor Hugo, Tiepo­lo, Goya, Freud et bien sûr Wil­son, pour ne citer qu’eux. Pax prend le temps de nous les ren­dre fam­i­liers, puisant dans leur exis­tence des facettes sin­gulières et intimes. De quoi cern­er au mieux le mou­ve­ment com­plexe et sub­til de con­flu­ence qui con­duit au Traité fon­da­teur. Pour ce faire, l’auteur, loin de s’effacer, met en scène les étapes de l’élaboration de son roman, nous fait part de ses lec­tures, nous entraîne dans les vis­ites de demeures de ses per­son­nages, se plaisant à not­er les inter­ac­tions qui les font se ren­con­tr­er, les enjeux per­son­nels, les traits de car­ac­tère qui les ani­ment et les anec­dotes mécon­nues. Sautant d’un lieu à l’autre, nous par­courons l’Europe, pous­sons une pointe en Chine, prenons le bateau vers les États-Unis, mesurant du même coup le rap­port bien dif­férent des humains d’alors à la dis­tance. Deus ex machi­na assumé, l’auteur orchestre les mou­ve­ments avec un plaisir non dis­simulé, comme il l’avait jadis fait par exem­ple dans Madrid ne dort pas, où la réal­ité nous était livrée à la mesure du vol d’une mouche. Plus encore, il nous prend à témoin des ficelles qu’il tire, usant d’humour et de bons mots, faisant appel à la tour­nure que pren­dra le cours de l’Histoire que nous con­nais­sons, sus­ci­tant la com­plic­ité qui unit ceux qui con­nais­sent la suite. Car nous savons avec lui que les idéaux de La Sociétés des Nations, et plus tard de l’Organisation des Nations Unies, n’endigueront pas tous les con­flits ultérieurs, qu’une guerre con­tient sou­vent les ger­mes de la suiv­ante et que cette his­toire d’alors est aus­si sin­gulière­ment celle des échecs d’aujourd’hui.

Bien plus que son issue, c’est donc le déroule­ment et l’articulation de son réc­it qui con­stituent le ressort nar­ratif. Quand il n’écrit pas de romans, de nou­velles ou d’essais, Gré­goire Polet exerce le méti­er de doc­u­men­tariste et Pax établit des ponts avec ce mode de créa­tion qui repose aus­si sur l’écriture. Le doc­u­men­taire naît d’un scé­nario, il met en réc­it des infor­ma­tions glanées çà et là, établit des liens entre passé et présent tout en offrant une lec­ture des faits qui est le fruit de la sen­si­bil­ité de son auteur. Dans son roman précé­dent, Tous, l’auteur avait déjà exploré les méan­dres de l’Histoire, dont les faits tout proches des crises finan­cières qui ont sec­oué l’Europe. Ici, il n’hésite pas non plus à faire incur­sion dans le présent, éclairant par exem­ple la récente inva­sion de l’Ukraine de faits remon­tant au début du 20e siè­cle. Aus­si son roman inclass­able, sans cesse vire­voltant, tout à la fois drôle, éru­dit et éton­nant, porte-t-il toute la grav­ité de l’actualité du monde et des leçons de l’Histoire. Si vis pacem, para librum

Thier­ry Deti­enne

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