Demoulin nous donne des ailes…

Un coup de cœur du Car­net

Lau­rent DEMOULIN et Alain DULAC, Réguli­er / irréguli­er : son­nets, Herbe qui trem­ble, 2025, 126 p., 18 €, ISBN : 9782491462802

demoulin regulier irregulierIl est de ces auteurs dont on attend avec impa­tience le nou­v­el opus, le nou­veau gise­ment. Peut-être parce que l’on sait qu’ils sont un peu musi­ciens, un peu orpailleurs. Ou bien plus sim­ple­ment parce qu’on sup­pute la fête de la langue et de l’esprit à laque­lle ils vont nous con­vi­er. C’est assuré­ment le cas avec Lau­rent Demoulin chez qui il y a, mine de rien, sans avoir l’air d’y touch­er, des pépites jail­lis­santes dans l’écriture.

Avec Réguli­er / irréguli­er, sec­ond recueil pub­lié à L’herbe qui trem­ble (le pre­mier, Poésie (presque) incom­plète, lui a valu le prix Mau­rice Carême 2019), accom­pa­g­né de superbes dessins d’Alain Dulac, le lecteur recon­nait d’emblée le ton à la fois ten­dre et mali­cieux de l’écriture. Une musi­cal­ité com­plice que le lecteur atten­tif aura décelée dès l’avertissement puisque l’auteur n’hésite pas à l’inviter à s’offrir quelques paus­es en cours de lec­ture, voire à se per­dre dans un autre livre, comme pour mieux revenir au sien par la suite. De même, s’il s’entiche de la forme fixe et clas­sique du son­net, c’est pour mieux s’en échap­per, débor­der du cadre for­mal­iste qu’il s’impose et donc s’étourdir, s’enivrer, avec mal­ice et déri­sion, du plaisir des mots. Et le lecteur d’être embar­qué par cette maitrise styl­is­tique dont le poète use, sans aucune cuistrerie, mais avec déli­catesse et espiè­g­lerie. Les jeux de mots, allitéra­tions ou hyper­boles  par­ticipent ici de ces pirou­ettes qui nous sur­pren­nent au détour d’un vers.

Le poète s’amuse, nous touche et nous désta­bilise par­fois. Mais, à chaque fois, les ailes se déploient et une con­nivence, un com­pagnon­nage dès lors s’installe. L’œil du lecteur curieux s’égaye de ces chausse-trappes lan­gag­ières car tout fait farine à Demoulin. Les rimes inclu­sives qui font la nique à celles embrassées pour dire les matins coquins, une typo cham­boulée, la vari­ante d’un ter­cet en note, un lipogramme en X pour soulign­er un hypothé­tique hom­mage de Mal­lar­mé à Perec ou encore un son­net en Mer­ckx qui ferait chavir­er le plus agile des vélocipédistes (même amputé ici de ses deux ter­cets).   

Ses purs mol­lets dédi­ant leurs vic­toires pro­lix­es,
Eddy Mer­ckx, ce héros, sou­tient, axelophore,
Maint rêve pater­nel bat­tu comme Ambior­ix
Que ne recueille pas Van der Poel-Pouli­dor.

Sur la haute marche, au podi­um vide : nul Mer­ckx
Aboli beau vélo d’anonymat sonore,
(Le Père va vers­er des pleurs chez Jacky Ickx
Avec ce seul tan­dem dont son passé s’honore).
[…]

Quant aux thèmes abor­dés, ils s’organisent selon les dix sec­tions qui char­p­en­tent le recueil. Dix « chapitres » pour don­ner un sem­blant d’ordre à l’ensemble de ces sautes d’ « humeur poé­tique » qui dis­ent les grands tra­cas du quo­ti­di­en et les petits fra­cas du monde. Les sujets s’enchainent, s’enchâssent comme dans le beau fatras de toute une vie prise en tenailles entre rires et larmes. La prox­im­ité avec le poète nait sans doute de là, de ces images volées au temps, de ces Petits riens pour jours abso­lus (pour repren­dre ici le titre d’un livre de Guy Gof­fette) dont nous sommes cha­cun les déposi­taires !

Intel­li­gente et pro­fondé­ment humaine, la langue, qui sait aus­si se faire caus­tique, cal­i­four­chonne, san­glée qu’elle est entre fête et défaite. La pho­to sépia d’une mère, la saveur du café, le corps à l’agonie face au désir du corps, le doute du poète, le vol d’un porte­feuille, l’autisme d’un enfant chéri, et les clins d’œil aux auteurs du pan­théon per­son­nel, autant de thé­ma­tiques que le poète traite avec la lucid­ité du père et la nos­tal­gie d’un fils.

Temps, toi qui hâtes tant tes rythmes entê­tants,
À présent, en pres­sant les prochains sou­venirs,
Tu ne t’alentis guère et jamais tu n’entends
Ceux qui de guerre lasse ont cessé de finir. 

Au fond du précipice où, patient, tu attends,          
Temps, devant ton miroir, à jamais tu admires
Le trot trop insis­tant qui trompe les instants
Du présent révolu où se perd l’avenir.

Mais qu’attends-tu de moi, Temps, qui suis en retard ?
Es-tu mécon­tent, Temps, de l’attardé têtard
Qui ne sait s’il mour­ra bâtard ou batra­cien ?

Que sais-tu de nous, Temps, con­nais-tu tous nos torts ?
Oublies-tu le présent que le futur restau­re ?
Et prévois-tu à temps l’encens des jours anciens ?

Quand la lit­téra­ture per­met ce genre de fil­i­a­tion et que par bon­heur, le lecteur y trou­ve sa place, alors elle atteint son but en for­mant famille d’élection. Et les mots du poète, d’un coup, réson­nent en nous et nous font dire que décidé­ment, elles sont désor­mais nôtres, les Let­tres de Demoulin !                        

Rony Demae­se­neer

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À la Foire du livre

Foire du livre 2025 affiche

  • Lau­rent Demoulin sera en dédi­cace à la Foire du livre le ven­dre­di 14 mars de 14h à 16h sur le stand 322.