Anthologie des poésies (im)possibles

Laurent DEMOULIN, Poésie (presque) incomplète, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2018, 85 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-70-1 

Poésie (presque) incomplète : le titre du recueil de Laurent Demoulin déjoue le fantasme de ces volumes compacts où le lecteur croit tenir, dans les mains, l’œuvre entière d’un homme, son âme peut-être et par-dessus tout, la Poésie – enfermée dans les pages, cadenassée sous les lignes de l’encre.

Au fil du recueil s’esquissent des jeux possibles avec la poésie, des voies divergentes ou convergentes unies par des thèmes communs, tendus comme des traverses – l’amour, les fantasmes, le temps, le puits sans fin des insomnies, les petits riens du quotidien.

Chaque partie du recueil apparaît comme le fragment d’un recueil plus vaste, d’un recueil qui s’écrira un jour peut-être, et le livre semble l’anthologie des œuvres potentielles d’un ou de plusieurs poètes cohabitant sous un même nom d’écrivain. Laurent Demoulin revendique de ne s’enfermer dans aucune école, dans aucun courant, mais d’épouser tous les styles, de se faufiler entre eux et de puiser dans l’histoire de la poésie comme dans une gigantesque boîte à outils.

Vers libre ou régulier, calembour, calligramme,
Canso, cadavre exquis, chansons à cent centimes,
Poème en prose en spleen ou slam que l’on déclame,

Terza rima, sonnet, alexandrins qui riment,
Poème en un seul vers, épopées en dix tomes,
Portrait du jour allant de l’infime à l’intime,

Ou bien vaste tableau de l’histoire des hommes,
Versets lus à l’envers où s’embrouille la plume,
Rhétorique baroque ou bien refus des comme,

Illisibilité que le mystère embrume
Et dont on ne peut même pas cerner le thème,
Ou bien naïveté que la clarté assume,

Peu me chaut : tout me va : tout est bon au poème,
Du repli textuel aux aveux qui s’enflamment,
De la froideur du marbre à la chaleur extrême :
Je n’obéis qu’aux lois que mon plaisir réclame.

Dans ce kaléidoscope poétique, des illustrations didactiques, tirées de vieux dictionnaires, sont tendues comme un fil conducteur. Dépouillées de leurs légendes, elles déploient les modes d’emploi dépareillés d’un monde qu’on espérait connaître, des objets, des métiers et des vies d’autrefois. À ce charme des vieilles encyclopédies s’oppose le fantasme moderne d’un savoir total, indexé et mis en réseau, produisant des surhommes ordinaires, des savants inutiles, voués à ressasser cette mémoire complète, à la décliner en confettis de citations ou en longs plagiats.

Oui, quand tous les cerveaux, nettoyés par le Net
            Auront droit au Wifi,

Accédant par Wiki, sur toute la planète,
            Au savoir infini,                             

Le travail sur la matière des mots introduit de l’imprévisible, du jeu dans ce monde trop balisé, trop complet. L’usage ordinaire, pratique, du langage en ignore les zones d’opacité, les ambiguïtés et les manques. La poésie les révèle et tente de les compenser. Elle offre une voix, une voie possible pour déjouer les choix binaires entre lesquels les hommes sont sommés de se positionner dans l’arbitraire de quelques mots érigés en mots d’ordre. Un poème met en exergue cette tendance à réduire un être à quelques traits censés le définir pour l’enfermer dans une case.

Mâle ou femelle
Libre ou fidèle
Mort ou vivant
Père ou enfant
Sage ou rebelle
Poivre ou bien sel
Fuite ou victoire
Loup ou renard
Adulte enfant

À ces classements, à ces identités figées s’oppose le disparate, la coexistence des contraires et la sensation d’une vie au conditionnel. Le travail de l’écriture poétique amène l’homme dans des zones d’incertitudes, elle l’oblige à se décaler, à découvrir sa presque complète incomplétude :

CONDITIONNEL

Et j’aimerais la vie si je n’étais pas né
Le vent qui ploie les pins s’il ne pleuvait jamais
Et ma condamnation si j’étais condamné

Un seul poème ne peut alors épuiser un motif, il doit sans cesse être exploré en variant les approches stylistiques, car la forme détermine un point de vue qui révèle des aspects de la réalité. Laurent Demoulin expérimente ainsi la manière dont la poésie se glisse dans la prose –ou dont elle en émerge – en traitant un même thème, issu du quotidien, sous deux formes différentes, une fois prosaïque, l’autre fois poétique (« Poèmes qui s’entent dans la prose »). Il joue aussi sur des reprises et des modulations de mots et de sons, au fil des quatrains d’un poème aux rimes croisées, pour rendre sensible, par la forme du poème, la ronde du temps et ses « rythmes entêtants ».

Temps, toi qui hâtes tant tes rythmes entêtants,
Présent, tu vas pressant les prochains souvenirs,
Tu ne t’alentis guère et jamais tu n’entends
Ceux qui de guerre lasse ont cessé de finir.

Présent, tu vas pressant les prochains souvenirs
Au fond du précipice où, patient, tu attends
Ceux qui de guerre lasse ont cessé de finir
Leur trot trop insistant qui trompe les instants.

Au fond du précipice où, patient, tu attends,
Temps, devant ton miroir, à jamais tu admires
Le trot trop insistant qui trompe les instants
Du présent révolu où se perd l’avenir.

Temps devant ton miroir, à jamais tu admires
L’élan leste et glacé changeant en jour d’antan
Le présent révolu où tu perds l’avenir,
Toi, Temps qui hâtes tant tes rythmes entêtants.

Ce poème émerge d’un précédent avec lequel il partage une série de phrases (« Présent tu vas pressant / la marche aux souvenirs / Temps, tu hâtes tant / Ton rythme entêtant »). Ce premier poème est cependant en vers irréguliers pour exprimer, non la sensation du retour, mais celle d’une marche inexorable et saccadée au fil de laquelle se brise et s’éparpille la vie.

Le thème de la filiation, essentiel dans l’œuvre de Laurent Demoulin, le pousse à suivre les fils des créations d’auteurs qui l’ont précédé pour comprendre comment ils se sont insérés dans le langage, comment ils ont essayé de s’en servir et de combler ses manques. Le lecteur croise les échos d’Apollinaire, de Ponge, de Mallarmé, mais aussi ceux d’Hugo. La fascination pour l’ampleur de l’alexandrin, l’accord profond de la rime et l’élan du vers hante les poésies (presque) incomplètes. Ce vers classique, il arrive à Laurent Demoulin de le faire boiter dans des « poèmes à rimes contrariées » en ajoutant un mot à l’alexandrin. Il crée ainsi des poèmes doubles qui se lisent à la fois horizontalement et verticalement. Dans le premier d’entre eux, « Enfant j’étais », les deux sens de lectures correspondent l’un au père, l’autre au fils. Ils se rejoignent sur le dernier mot du poème, « angoissé », qui réunit leurs sentiments.

ENFANT J’ÉTAIS

J’éprouvais une paix absolue et prospère                 enfant
À croire que toujours dans le chef de mon père       j’étais
Un être naturel sans ombre et sans secret                 à la fois
Évident et entier, être qui le rendait                         heureux
Jamais je ne songeais qu’il pouvait m’observer      et
Se sentir loin de moi, absent, inachevé,                   angoissé.

Ainsi la poésie apparaît-elle chez Laurent Demoulin comme le désir de créer du sens dans le travail de la forme.

François-Xavier Lavenne